Et nous sommes aussi fatigués que nos chevaux et j’ai l’âme plus lasse que le corps. Le fleuve bouillonne à mes pieds ; le grondement tumultueux des eaux berce mes soucis et s’harmonise à mon angoisse. Il semble qu’au centre de l’Asie, la trame que tisse pour moi le destin devient apparente. J’ai toujours aimé les chemins difficiles comme celui que je suis et, si j’ai souffert de la solitude, je n’en ai pas eu peur et je l’ai voulue. On n’atteint à sa force qu’à travers les épreuves : le sort ne me les a pas ménagées. L’acier, martelé, en est plus résistant. Mais j’en suis au moment où je reçois les coups…

Nous arrivons à la halte du milieu du jour vers onze heures. Ce n’est pas un village, deux ou trois maisons, sur une esplanade assez large dominant le fleuve ; le paysage est ici plus ouvert, plus riant ; de jeunes peupliers, des noyers ombragent la place où je me repose ; des fleurs poussent au bord du ruisseau. La maison de thé est installée dans un ancien imamzadé, petite chapelle de forme octogonale avec, à l’intérieur, des niches dans chaque pan de ses murs épais. Il y règne une délicieuse fraîcheur ; nous nous installons dans une niche et, tandis que l’eau commence à chauffer sur les braises, nous mangeons des noix fraîches et des raisins que le maître du café nous apporte. Non loin de nous, deux hommes sont accroupis enveloppés dans de grands manteaux en poil de chameau qu’on appelle abas. Ils ont de hautes kolas, le teint bronzé, le nez aquilin, d’épais sourcils, la figure farouche. Dans leurs ceintures sont passés des pistolets et près d’eux reposent des carabines Mauser. Ils nous demandent des nouvelles de Téhéran, ils s’imaginent que la capitale est à feu et à sang. Ils appartenaient à l’armée du chah, aux Bakhtyares réactionnaires. Une fois le chah détrôné, ils ont eu peur des représailles et se sont enfuis dans la montagne. Je leur demande quand ils rentreront : « Quand notre chef nous appellera, » disent-ils. En attendant, ils restent là à fumer le kalyan, n’ayant pour toute distraction que les rares nouvelles apportées par les muletiers. Ils sont sans le sou. Peut-être prélèvent-ils quelque impôt sur les caravanes qui passent. Ils me demandent si je suis Russe. C’est la première question qu’on me pose partout. Après les troubles de cet été, chacun croit à une intervention russe et guette l’apparition des cosaques. A chaque fois, Morteza intervient et dit, non sans solennité : « Mon maître est Français. » Mais cette fois-ci son effet est perdu, car les anciens soldats du chah ignorent les Français : ils connaissent les Farenguis qui sont les étrangers en général et les Russes qui sont les ennemis.

Le marchand de Barfourouche est heureux. Il a retrouvé sa caravane à la halte ; il a compté ses ballots d’étoffes ; aucune bête n’est tombée dans les précipices ; sa fortune est là, intacte, entassée le long des murs. Le tcharvadar examine avec satisfaction les mules et les chevaux et, lorsque la caravane est prête, il veut que nous partions avec elle. Mais je connais la marche lente des bêtes chargées. Malgré l’état des chemins, nous faisons tout de même un cinquième du trajet au trot. Nous ne partirons que longtemps après les bêtes de bât et nous nous reposerons encore dans l’obscurité fraîche de l’imamzadé.

Vers une heure de l’après-midi, nous voici de nouveau en selle, et bientôt nous entrons dans des gorges étroites où le soleil ne pénètre pas. A chaque fois le muletier annonce que nous avons la partie du trajet la plus périlleuse devant nous. En réalité, je ne vois aucun changement d’un jour à l’autre. La route du sommet du col à Pelaur, celle de Pelaur à Reney et à Baidjoun, celle que nous faisons aujourd’hui sont également difficiles. Seulement la fatigue d’aujourd’hui s’ajoute à celle des trois jours précédents. La nourriture et le sommeil insuffisants nous aident mal à la supporter. Dans ces passages resserrés, nous sommes assourdis par le bruit du fleuve et cela augmente encore notre malaise.

Vers trois heures, nous débouchons enfin dans une vallée assez large. Deux grands pans de montagne la bordent, des montagnes nues comme celles dans lesquelles nous voyageons depuis trois jours ; des parois de rochers d’un rouge sombre affleurent le sol.

Nous sommes comme hier, comme avant-hier, dans un paysage mort, dans un paysage lunaire ; mais, fermant la vallée devant nous, une haute croupe montagneuse s’élève, couverte d’arbres du haut en bas. Elle n’est qu’une masse immense de verdure qui paraît merveilleusement fraîche entre les deux murailles de rochers rouges qui, au premier plan, l’encadrent. Au-dessus d’elle, de légers nuages blancs flottent dans un azur qui n’a plus la sécheresse métallique du ciel persan, des nuages comme il s’en élève au bord de la mer, humides, floconneux, tels que je n’en ai pas vu un seul depuis deux mois que j’habite le plateau iranien. Et l’atmosphère qui enveloppe cette montagne lointaine a quelque chose de mystérieux, de doux, de fondu qui voile les plans et leur prête un peu de mystère. Si je me retourne, ce sont des lignes nettes, précises jusqu’à en être brutales, les cimes nues, les croupes désertiques, la grandeur infinie et sèche des larges espaces de l’Iran. Toute la Perse brûlée est là derrière moi ; d’un coup d’œil, j’en embrasse les caractères essentiels. Et devant mes yeux, c’est un pays nouveau ; nous allons entrer dans les forêts qui couvrent le versant caspien ; tout a changé comme par miracle et le ciel n’est plus le même.

Voilà l’admirable contraste qui nous attendait à la sortie des gorges que nous venons de franchir. Des forêts sont devant nous ! Quelles sensations ce mot peut-il éveiller dans l’esprit de Morteza qui n’est jamais sorti de Téhéran ? Mais quels troublants souvenirs n’évoque-t-il pas dans l’âme d’un Européen ? Retrouver les forêts, c’est comme s’il retrouvait par delà des centaines de générations l’âme de ses ancêtres qui ont vécu dans les bois.

Je reste un instant immobile à regarder tour à tour la montagne boisée qui nous ferme l’horizon, les nuages légers qui la couvrent et le sévère paysage que je viens de traverser. C’est alors que Morteza a le seul mot typique qu’il ait eu pendant les quatre mois passés à mon service. Dans mes jours de mauvaise humeur, je le lui ai reproché : « Tu ne peux même pas me faire rire, » lui ai-je dit souvent. Aujourd’hui, il voit la montagne devant nous et son étonnement se traduit ainsi :

— Il a fallu mille jardiniers pour faire pousser ces arbres !

Cri naïf et excellent. Il y a un proverbe persan qui dit : « Quand l’homme meurt, l’arbre meurt, » signifiant qu’en Perse l’arbre ne peut vivre sans les soins de l’homme qui doit d’abord le planter, puis chaque jour lui donner de l’eau. L’arbre ne croît pas à l’état sauvage ; il est dans l’Iran un miracle de la civilisation.