C’est cette réalité que traduit le cri spontané de Morteza à la vue de la montagne boisée.

Lentement, nous cheminons sur les berges mêmes du Tchilik ; elles sont couvertes de la végétation la plus riche et souvent nous disparaissons sous les immenses roseaux frissonnants au vent frais qui vient de la plaine. Vers cinq heures, nous sommes dans une large vallée que bordent des bois et des collines. A une lieue, nous apercevons quelques maisons ; c’est le relais, c’est Emaret.

Nous y arrivons dans un état de fatigue tel que le maître du café lui-même a pitié de notre faiblesse et se hâte de ranimer à coups d’éventail les braises sur lesquelles chauffera l’eau pour le thé. Une fois le thé bu, il faut s’occuper du logement. Je suis obsédé par l’idée d’aller prendre un bain dans le fleuve voisin. Mais la chose est impossible, car il y a un kilomètre de roseaux et de marécages à traverser pour gagner le Tchilik. Emaret possède un caravansérail. La cour où nos chevaux se roulent dans la paille est bordée d’un portique sur lequel donnent les chambres nues. Nous installons nos bagages dans l’une d’elles et cherchons maintenant quelques vivres. Adossée au caravansérail est une pauvre demeure sur le seuil de laquelle est assis un homme âgé enveloppé de haillons. Nous lui demandons où trouver de l’eau propre.

— Un peu plus bas, fait-il, et il nous montre la direction.

— Venez avec nous, lui dis-je, ce sera plus sûr.

Mais il répond d’un geste las :

— Je ne puis pas, j’ai la fièvre.

Je le regarde avec plus de soin. Il tremble ; sa figure est creusée, le nez tiré, les lèvres brûlées. Je le croyais un vieil homme ; il n’a peut-être pas quarante ans, seulement la fièvre en a fait une ruine, la fièvre dans le royaume de qui nous entrons aujourd’hui.

Le tcharvadar lui-même est malade. Il a pris froid dans une des gorges glacées au sortir d’une chevauchée en plein soleil. Il tousse à fendre l’âme et il a de la fièvre aussi. Je lui donne de la quinine. Morteza soupire de douleur, tout courbatu qu’il est ; moi-même, je suis las à ne pouvoir bouger, avec une sensation affreuse de vide, de presque évanouissement, et des fantômes douloureux ne cessent de me poursuivre. La nuit envahit notre chambre misérable qu’éclaire un bout de bougie. Sur la lampe à alcool, Morteza fait bouillir du lait ; nous avons quelques œufs frais, des biscuits secs, un peu de confiture. Autour de nous commencent à bourdonner les moustiques ; la fièvre sonne avec eux à nos oreilles. Contre la porte fermée donnant sur le portique, j’arrange à terre mon matelas et la moustiquaire qui jamais ne me sera plus précieuse qu’aujourd’hui. Toutes les fenêtres sont ouvertes ; une atmosphère humide et molle entre dans la chambre. Ce n’est plus l’air sec, vif, froid des déserts que nous avons quittés.

Derrière moi, de l’autre côté de la porte, en plein air l’homme malade que j’ai vu au crépuscule devant sa maison est venu se rouler dans une couverture. Toute serrée contre lui, une pauvre petite fille se blottit pour dormir ; elle a déjà la figure pâle, les yeux brillants de la fièvre.