A chaque fois que je me réveille dans cette nuit pendant laquelle je ne cesse de me tourner et retourner tristement sur mon dur matelas, j’entends la faible voix de cette enfant qui gémit, et celle de son père qui de quelques mots la calme.
Le père a une voix cassée, tremblante, mais je sens encore, à l’heure où j’écris ceci, la douceur de son accent tandis qu’à mots bas il apaise l’enfant fiévreuse qui se plaint près de lui. Oh ! la triste et longue nuit d’Emaret, l’atmosphère désolée qui m’entoure, la détresse, la maladie tout près de moi, et, en moi, une fatigue qui m’ôte presque la conscience du monde réel pour ne me laisser qu’une affreuse impression de cauchemar dans lequel passent douloureusement les plaintes d’une petite fille qui souffre.
De grand matin je quitte sans regret le caravansérail. Le soleil déjà éclaire les roseaux, les taillis et les arbres ; la rosée scintille au bout des hautes herbes et tout de suite nous entrons dans les bois.
Ce sont des bois admirables qui semblent vierges dans leurs profondeurs muettes à travers lesquelles seul le sentier muletier que nous suivons a été tracé. Nous cheminons dans une ombre épaisse, le sol sous les pas de nos chevaux est à la fois rocailleux et marécageux ; des boues qui datent du printemps dernier n’ont pas encore eu le temps de sécher et, entre les grosses pierres qui pointent, ce sont des trous où nos montures enfoncent à mi-jambe. Il règne sous ces arbres qui nous cachent le ciel une atmosphère lourde ; dès le matin, nous sommes en moiteur ; nous sentons aussi la dépression causée par le changement rapide d’altitude ; en deux jours, nous sommes descendus de trois mille mètres à cinq cents ; à la fatigue ancienne se joint une torpeur nouvelle.
Le chemin longtemps suit en escaliers brusques le cours du fleuve. Le Tchilik maintenant coule entre des rives couvertes d’arbres ; des verdures magnifiques tapissent les moindres croupes des collines et les flancs des montagnes. Des lianes enlacent les troncs énormes, serpentent le long des branches, et marient les érables aux hêtres et les ormes aux chênes. La forêt en septembre est aussi fraîche qu’aux premiers jours de mai. Parfois nous traversons de grandes clairières où poussent des herbes folles. Des troncs décapités par la foudre montrent de profondes cicatrices ; ici des broussailles ont brûlé. Une paroi de rochers, au-dessus des arbres, s’étage sur de solides corniches et deux aigles, dont le nid se trouve quelque part dans un trou du mur immense, tournent lentement, les ailes immobiles, par-dessus les arbres et les rochers, dans le ciel doux et bleu, dans le ciel presque marin qui s’étend au-dessus des forêts du Mazandéran. A mesure que nous avançons, le paysage devient plus vaste, les horizons plus lointains, la vallée s’élargit, le Tchilik s’étale plus majestueux. A la halte du milieu du jour il n’y a qu’une petite paillotte tout près de la rive. Elle est flanquée d’un belvédère sur pilotis de bois où couchent les habitants de cette pauvre demeure. Loin du sol, ils échappent mieux aux piqûres des moustiques. La rive du fleuve n’est pas escarpée, des rochers arrêtent le cours impétueux de l’eau. Je me déshabille enfin et je prends un bain délicieux dans une eau que je m’attendais à trouver glacée mais qui est presque tiède.
Puis c’est le thé au relais. Une nombreuse compagnie s’y est rassemblée. On a appris qu’un Farengui passait et la douzaine de personnes qui habitent près d’ici sont accourues. Ce n’est pas une simple curiosité qui les amène, ces gens sont tous des malades qui veulent une consultation. Ils ont la fièvre ou la dyssenterie. Que faire ? Je leur recommande de ne boire que du thé léger et de se protéger des moustiques pendant leur sommeil. Et puis je leur distribue de la quinine. L’un d’eux, plus décharné que les autres, veut que je le guérisse de l’opium. Il en fume tant qu’il va mourir. Il voudrait s’arrêter ; il en est incapable ; alors il crie au secours. Mais je ne puis rien pour lui…
Dans la paillotte, un enfant d’une douzaine d’années prépare le thé. Il est d’une merveilleuse beauté adolescente. Il a les traits fins, le visage ovale, le nez droit ; la bouche en fleur sur des dents blanches ; il a de grands yeux couleur noisette, des cheveux bruns qui tombent en boucles sur un cou délicat, des mains longues et maigres, un teint ambré, uni, une fierté de port charmante et juvénile. Je le regarde arranger les petites théières sur les braises, passer lestement, sans mot dire, au milieu de ces hommes rudes. On voudrait le caresser comme un beau chat. O Saadi, qui as couru le monde de Tripoli à Boukhara, si tu avais rencontré cet adolescent flexible comme un jeune peuplier, tu serais resté au bord des eaux fraîches du Tchilik à composer en son honneur des vers au rythme savant et il aurait marqué le terme de tes pérégrinations.
Maintenant, nous prenons du thé et nous causons. Je tire un biscuit de ma boîte et je l’offre à l’un des assistants. Il me remercie avec un peu de honte, mais il n’accepte pas. Ce biscuit est défendu à un musulman orthodoxe. Alors je lui montre le morceau de sucre qui est en train de fondre dans son thé. Voilà un produit qui n’est pas fabriqué par des mains musulmanes ; il a été fait en Russie. Mon homme reste frappé d’étonnement. Il n’avait jamais réfléchi à ce petit fait que le sucre est, lui aussi, étranger. Il hésite un instant, mais la démonstration est solide ; et, convaincu, il cède à sa gourmandise et accepte mon présent. Les autres suivent son exemple. Seul le petit dieu qui prépare le thé refuse et remercie d’un gracieux sourire. Morteza est stupéfait de ma victoire. Morteza plein de supériorité n’a que du mépris pour les Persans fanatiques qui nous considèrent comme impurs. Il oublie que lui-même repousse une nourriture qui n’est pas « kacher ».
Vers une heure, nous nous remettons en route. La caravane est partie devant nous. Le tcharvadar et le marchand de Barfourouche s’impatientent. Nous devons passer le Tchilik à gué. D’après ce que j’en ai vu en prenant mon bain, la chose ne sera pas facile, car le courant est d’une grande violence. Nous partons dans la chaleur du jour. Nous sommes en terrain plat et boisé mais l’atmosphère humide des basses terres du Mazandéran nous enlève toute énergie… Pourtant il faut avancer et, sur la mauvaise selle persane aux étriers trop courts ajouter des lieues aux lieues déjà parcourues.