Une heure après notre départ, nous traversons un petit bras de fleuve qui n’est qu’un gros ruisseau coulant sous les saules. A son entrée dans la plaine le Tchilik se divise en plusieurs bras que nous franchissons successivement ; le plus large, le plus difficile donne du mal à nos chevaux ; le muletier va le premier et cherche le gué ; nos bêtes emboîtent le pas, mais le courant très fort menace de les entraîner. Nous sommes en équilibre sur nos selles, les jambes croisées sur le cou de nos montures. Enfin nous atteignons la rive droite ; les bagages ont passé sans accroc. La plupart des bras du Tchilik vont arroser les terres où ils se perdent ; la partie principale coule sur notre gauche jusqu’à Amol, ancienne capitale du pays, une des villes les plus anciennement connues de cette province de la Perse que les anciens appelaient l’Hyrcanie. Mais je ne visiterai pas Amol pendant ce voyage ; mon itinéraire me mène à Barfourouche et de là à Méched-Isser où le vapeur russe ne touche qu’une fois par semaine ; je n’ai pas de temps à perdre, si je veux l’attraper à son passage dans trois jours.
Une fois le fleuve traversé, nous quittons définitivement les forêts. Nous sommes dans une immense plaine marécageuse qui s’étend en longue bande sur quatre-vingts kilomètres de largeur environ entre la mer et les montagnes ; elle est arrosée abondamment par les nuages qui, venus de la mer Caspienne, se condensent au-dessus de la chaîne de l’Elbourz. Ce ne sont que ruisseaux, rigoles, marécages, une terre noire constamment humide où poussent le coton, le riz, le tabac et des arbres fruitiers admirables. Quand nous y entrons, en septembre, la plaine immense est dorée par le soleil. Elle est plate à l’infini ; de grands roseaux y poussent ; de ci de là des bouquets d’arbres splendides ; parfois une tache de verdure plus étendue annonce un village au milieu des cultures. Pendant les premières heures de notre chevauchée, nous traversons des champs où une grande graminée sauvage monte jusqu’à hauteur de notre tête ; un parfum lourd de volupté s’en dégage ; c’est la flouve odorante. J’en détache quelques tiges ; elles portent des fleurs délicates. Mais lorsque je les regarde de près, je m’aperçois que les fleurs sont de tout petits escargots à la coquille joliment striée de raies bleues et blanches. Par milliers ils ont fleuri les tiges de la graminée.
Nous avançons lentement dans les terres grasses, grisés de fatigue et de parfums. Vers trois heures, nous arrivons à l’étape. L’étape d’aujourd’hui c’est, dans un champ de roseaux, une simple paillotte tout autour de laquelle le soleil brûle la plaine. Des milliers de mouches la rendent inhabitable. Passerons-nous la nuit ici ? Sommes-nous encore capables d’un effort pour gagner un gîte meilleur ? Nous ouvrons un conseil. Le marchand et le muletier n’ont qu’une idée : gagner coûte que coûte Barfourouche, but suprême de leur voyage. Après vingt questions, j’apprends qu’un peu plus de trois lieues nous séparent du prochain relais qui, lui-même, est à quatre heures de Barfourouche où nous pouvons arriver vers minuit si nous partons sur le champ. Le marchand me propose l’hospitalité confortable de sa maison, la plus belle de la ville. Mais je repousse ce plan. Nous sommes sur la route depuis avant l’aube, aux trois quarts morts d’épuisement, hâves, desséchés. Je me refuse à ajouter sept heures de cheval en pleine nuit à celles que nous avons faites aujourd’hui. Je me décide à gagner seulement le prochain relais. De là nous atteindrons Barfourouche demain, dans la matinée. Et nous partons le long de ruisseaux boueux où plongent, effrayées à notre passage, de maladroites tortues.
Nous longeons de vastes champs de coton déjà mûr. On va le récolter cette semaine. Avec ces plantations de coton alternent les rizières. Le riz est mûr aussi. Pendant quinze jours, une profitable activité régnera dans ces riches campagnes ; déjà on voit des femmes en pantalons blancs et caracos de cotonnades rouges, aux jambes nues, passer dans les plantations et examiner l’état des récoltes. Une partie du pays que nous traversons appartient au Sipahdar ; il en tire de gros revenus.
Au crépuscule, nous sommes à l’étape. Il n’y a là qu’une hutte si petite qu’on ne peut y loger. Mais elle est abritée sous de beaux arbres et je trouve à vingt pas un terre-plein de gazon sur lequel je m’installerai pour la nuit. Je fais couper quatre gros bambous dans les marécages voisins ; ils soutiendront ma légère moustiquaire. Sous mon matelas, on met — car la terre, comme l’air, est humide — une couverture de cheval, et voilà le campement prêt. La malle et les deux valises seront à ma tête, puis Morteza roulé dans son lit nuptial.
Au relais il y a nombreuse compagnie. Les muletiers de notre caravane y sont réunis à quelques camarades qui montent à Téhéran. Des villageois m’apportent un succulent melon et des œufs frais. Ces gens de la plaine ne ressemblent en rien aux Persans aux traits réguliers, au visage ovale qu’on voit sur le plateau central.
Assis à terre et appuyé au mur, un gros homme barbu au visage pâle, perdu dans un rêve, regarde devant lui sans voir. Le maître du relais nous prépare du thé. Mais en même temps qu’il s’occupe de nous, il trie de petites braises bien rouges et roule au bout d’une pipe courte une boulette d’opium. La pipe prête, il la passe à un des muletiers qui en tire vivement, coup sur coup, trois ou quatre bouffées. La pipe dûment regarnie fait ainsi le tour de la société ; l’homme barbu près de moi a encore la force d’aspirer deux bouffées. Une expression satisfaite se lit sur les visages de nos muletiers ; leurs traits fatigués se détendent sous l’influence de la drogue merveilleuse. Grâce à elle, ils supportent l’effort surhumain de ces journées ; si j’osais, je les imiterais pour avoir au moins une bonne nuit et pour me débarrasser de l’angoisse qui, avec la fatigue physique, m’étreint.
Maintenant, ils mangent du riz et boivent du thé. On a allumé au centre de la hutte une lampe à pétrole qui forme un grand cercle lumineux dans la nuit qui nous entoure. Un villageois au visage faux tourne autour de moi et me pose des questions indiscrètes. Morteza s’inquiète ; les figures de ces gens l’alarment.
Soudain un voyageur sort de l’ombre et à pas silencieux entre dans notre cercle. Jamais je n’ai vu un homme si maigre et si pâle ; il a plus de six pieds de haut ; il est vêtu d’une robe de cotonnade bleue flottant sur un corps qui n’est que squelette et de pantalons blancs qui battent sur les os. Il a des mouvements saccadés, anguleux.
Sa tête est allongée et livide ; on n’y voit qu’un nez immense, courbé et mince comme lame de sabre et des arcades sourcilières hautes sous lesquelles les yeux brillants sont enfoncés profondément. Il ne salue personne, mais chacun a l’air de connaître cette apparition fantastique et d’attendre sa venue. Sans mot dire, il prend dans sa poche un paquet et en sort de petits cylindres égaux ; il en offre à l’homme barbu qui rêve près de moi. Celui-ci se réveille de ses songes et tend la main. Il soupèse cinq ou six de ces cylindres ; il vérifie les poids sur une balance que le vendeur lui passe, s’empare des cylindres et donne en échange plusieurs pièces d’argent ; l’homme maigre fait le même jeu avec le maître du café et avec nos muletiers. Ses affaires finies, il tire une bouffée d’une pipe préparée, et sans un mot, le marchand de rêves disparaît dans la nuit d’où il est sorti pour porter à d’autres voyageurs fatigués, plus loin dans les campagnes muettes, le juste, subtil et puissant opium.