Je ne tiens pas debout ; je vais me coucher ; je m’enveloppe de couvertures, car une rosée abondante couvre déjà la terre et l’humidité des marais m’entoure.

Je sors un petit revolver et je recommande à Morteza de ne dormir que d’un œil. Ces âpres villageois seraient hommes à nous dévaliser sans doute.

Mais, une fois couché, le sommeil ne vient pas ; la fatigue est trop forte, les nerfs trop tendus par tant de jours accablants. Sur la moustiquaire le ciel étincelle. Véga brille au-dessus de ma tête ; si elle tombait, elle tomberait droit dans ma bouche. Derrière moi, le relais est plein d’une foule bruyante ; des caravanes arrivent ; on chante, on se dispute, et cela ne finit pas, et puis voilà, comme je vais m’endormir, que les campagnes silencieuses sont soudain traversées de cris affreux, de cris qui vous glacent le sang, des appels frénétiques et angoissés, sur le mode aigu ; ils éclatent tout près de moi et, dans le lointain, j’entends d’autres cris qui leur répondent.

C’est comme un départ pour le sabbat ; des rires de gouges et de démons ; cela n’a rien d’humain ; j’attends je ne sais quoi d’épouvantable et derrière moi Morteza, de peur, retient son souffle et tremble.

Rien n’arrive, mais les cris continuent. Enfin la fatigue plus forte l’emporte et le sommeil me prend. Mais je suis réveillé en sursaut par une voix toute voisine. Un homme demande à Morteza s’il dort, et mon pauvre petit domestique répond avec assez de force qu’il est parfaitement réveillé. J’interviens à mon tour. C’est un voleur qui a essayé de s’approcher de nos valises et qui, étonné de voir bouger Morteza, lui a adressé la parole. Sur un ton péremptoire, je lui enjoins de filer.

C’est toute une affaire que de retrouver le sommeil tandis que les cris frénétiques continuent dans la nuit.

Avant le jour, nous sommes debout. Ma moustiquaire est lourde d’humidité, la rosée est si forte qu’il y a un demi-pouce d’eau dans les creux du couvercle de ma malle.

Au maître du café, je demande les causes du tumulte qui m’a empêché de dormir. J’apprends que les villageois du pays ne se sont pas couchés et que, toute la nuit répandus dans les campagnes, ils ont poussé ces cris aigus pour empêcher les sangliers et les renards de pénétrer dans les rizières et de se faire un festin du riz mûr prêt à être récolté.

A six heures, nous quittons le relais ; la matinée est dorée sur la plaine rousse du Mazandéran. Aux bouts flexibles des roseaux, sur les arbustes fleuris du cotonnier, la rosée a mis de grosses gouttes d’eau qui scintillent au soleil. Derrière nous, je vois s’étendre la calme et riche plaine que j’ai traversée hier ; une buée matinale flotte sur les campagnes. Plus loin c’est la chaîne bleue des montagnes boisées que domine le Démavend solitaire.

Nous passons quelques villages bordés de haies vives et protégés par des fossés ; les maisons sont ombragées par des arbres immenses ; le terrain devient meilleur, les pistes sont mieux tracées, nous trouvons quelques prairies où l’on peut avancer à une allure plus rapide et vers dix heures, nous sommes sur la berge haute d’un fleuve, aux portes mêmes de Barfourouche.