Nous le traversons à gué, puis ce sont les rues étroites de la ville, de vieilles mosquées tombant en ruines et, sur une place, la grande maison européenne où est installé le comptoir de mes correspondants, les Toumaniantz de Bakou.
Là, je puis ouvrir ma malle, sortir du linge, prendre un bain chaud, m’étendre sur un lit ; là, enfin, je m’assieds à une table et je vois apparaître un plat de poulet sauté aux tomates. O délices de la cuisine bourgeoise, après six jours de biscuits secs et de conserves !
Il faut quitter la paix de cette bonne maison pour la dernière étape qui me mènera à Méched-Isser au bord de la mer. Nous suivons d’abord une chaussée sous les arbres ; elle s’interrompt brusquement au bout de dix kilomètres et nous retrouvons la piste dans la forêt. Mais ici le pays est peuplé. Nous passons des maisons isolées, des villages. Les maisons sont construites en briques et en bois, et portent en manière d’ornement un grand cyprès dessiné en briques sur le plat du mur. Je n’ai vu nulle part ailleurs en Perse l’arbre employé ainsi comme motif décoratif sur les façades des maisons. A quelque distance de la mer, les forêts cessent. Une plaine marécageuse nous sépare de Méched-Isser. Nos chevaux traversent les marécages avec une sûreté égale à celle qu’ils montraient en escaladant les rochers. Les mules sont bonnes dans la montagne, mais pitoyables dans les marais. Nos chevaux sont excellents ici et là.
Comme le soleil s’abaisse, nous arrivons enfin à l’étape dernière ; nous traversons la petite ville et gagnons le bord de la rivière ; près de la mer s’élève le grand bâtiment de la douane. Là, deux Européens m’attendent. C’en est fini du voyage à la persane. La mer est devant mes yeux, la mer calme où se reflètent les nuages dorés du couchant ; la mer que parcourent des bateaux à vapeur russes qui, après-demain, m’emmèneront vers le nord.
Derrière moi, la plaine s’endort dans l’ombre. Mais très loin, immense, solitaire, par-dessus toutes les montagnes, le cône régulier du Démavend s’élance dans le ciel et garde encore de la lumière.
Méched-Isser, j’y passe trente-six heures à l’européenne, chez de bonnes gens qui me soignent et me gâtent. Mais je m’aperçois qu’on perd l’habitude du sommeil et de la nourriture saine, je m’aperçois que je suis trop fatigué pour me bien délasser et qu’il faut, pour goûter un vrai repos, un long entraînement et beaucoup de loisirs.
V
DE MÉCHED-ISSER A ASKHABAD
Sur la mer Caspienne.
Le petit vapeur postal qui nous emmène à Krasnovodsk longe la côte plate du Mazandéran. Il s’arrête à un quart de lieue de la terre pour ses escales, Méched-Isser, Bender-Guez. On voit les toits plats d’une petite ville dans les arbres, puis, au loin, au-dessus de la brume qui monte de ce pays de fièvre, la chaîne de l’Elbourz et le grand pic neigeux du Démavend qui la domine.
Au soir, le soleil tombe dans une mer bleue et unie, et tout de suite, sans aucun souci des transitions, le velours sombre du ciel se pique de milliers d’étoiles.