Dans la cabine la température est étouffante. Avant l’aube, je suis sur le pont. Pas un souffle ne ride les eaux calmes de la Caspienne ; notre petit bateau, noir et sale, file lentement vers le nord.

Au milieu du jour, la brise se lève, venant de terre. D’avoir passé sur les sables brûlants de la Transcaspie, elle est tiède et apporte jusque sur l’eau la chaleur sèche du désert. J’aperçois très loin à l’orient des taches immobiles. Des maisons ? des bateaux ? Ce sont des maisons sur pilotis. A cause des bas-fonds, nous jetons l’ancre à près de trois milles de cet étrange village perdu au milieu de la mer. A l’aide de la jumelle marine, je ne découvre pas la moindre langue de terre. De grandes barques pontées viennent à nous, voiles blanches sur les vagues bleues que soulève une forte brise. Elles appartiennent à la Société des Pêcheries russes qui a un comptoir ici et sont maniées avec beaucoup d’adresse par des Turcomans à la taille fine, aux mouvements souples. Vêtus d’une robe légère, rose ou verte, sans col, serrée par une ceinture sur une chemise blanche, coiffés d’un énorme et haut bonnet de peau de mouton à poils longs, ils ont des visages secs de Mongols aux pommettes saillantes, de petits yeux bridés luisants comme agates, la figure longue et jaune que termine une touffe de barbe en pointe.

Ils nous apportent les récoltes du village ; ce sont force poissons qui remplissent deux ou trois cents barriques. Elles vont remonter la Volga et de là se répandre sur le territoire immense de la Russie où, pour deux sous, le moujik aura sa portion de poisson salé.

Lorsque notre chargement est terminé, nous restons à attendre je ne sais quoi, mais je n’en suis plus à m’impatienter du temps perdu. Au loin, entre le village et nous, apparaît une petite barque. Bientôt, aux oscillations des vagues, je vois luire des baïonnettes au soleil. La barque accoste, un officier monte à bord, puis deux soldats en armes, puis un homme, puis trois soldats encore et un sous-officier. L’officier prend un verre de bière avec le commandant avant de regagner la terre, mais nous gardons les soldats et l’homme qui s’installent à l’avant sur les barriques encombrant le pont.

Cet homme doit avoir une trentaine d’années ; il est vêtu comme un paysan, une chemise, des pantalons bouffants, des bottes, une casquette à visière ; il a une barbe blonde et des yeux bleus, c’est le type du moujik qui va coloniser les steppes asiatiques. Mais quel crime a-t-il commis pour qu’on l’entoure d’une telle escorte militaire ? Il ne semble pas un bandit redoutable. A-t-il tué ? Pourquoi ?

Il montre une certaine jovialité et ses plaisanteries, accompagnées parfois de quelque geste grossier, font rire les jeunes soldats. Pourtant à le regarder avec plus d’attention, il n’est pas difficile de trouver l’inquiétude au fond de ces yeux bleus. Sa gaîté maintenant me paraît jouée.

Je suis seul, du reste, à m’intéresser à lui. Les autres passagers n’ont pas eu le moindre mouvement de curiosité.

J’envoie Morteza aux renseignements. Morteza ne sait pas le russe, mais sur ce petit bateau qui fait le service de la rive méridionale de la Caspienne, chacun parle persan.

Il revient à moi :

— Monsieur, c’est un déserteur qui s’est enfui pendant la guerre de Mandchourie.