Pendant la guerre de Mandchourie ! Il y a quatre ans déjà. Cet homme, comment avait-il gagné les déserts de la Transcaspie ? Là, perdu près de la frontière persane, dans une partie de l’empire où sur cent lieues carrées n’habitent pas dix Européens, il se croyait sauvé. Il vivait libre et misérable, au bout du monde vraiment… Et voilà qu’un jour les gendarmes sont venus, et maintenant six soldats, baïonnette au canon, le ramènent vers les villes du nord, vers la caserne où il sera jugé. Désertion en temps de guerre. Que dit le code russe ? La mort, ou les travaux forcés en Sibérie…
Cette histoire me tracasse. Ce châtiment qui arrive tant d’années après l’offense me gêne. Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour cet homme. Je lui envoie des cigarettes par Morteza.
Avec la nuit, le vent devient plus fort, mais la chaleur diminue à peine. Je ne peux me décider à rentrer dans ma cabine où l’on suffoque et où je serai la proie des punaises. Je vais dormir à la belle étoile et déroule mon mince matelas sur le pont supérieur.
De petites vagues rageuses secouent notre vieux bateau ; nous roulons assez fortement.
Avant de m’endormir, je regarde le pont au-dessous de moi. Sur les madriers fermant l’ouverture de la cale, deux soldats sont étendus à côté du déserteur ; ils ont posé leurs fusils près d’eux.
Des vagues montent parfois à l’avant du bateau et des embruns éclaboussent alors les trois hommes abrités tant bien que mal derrière les barils de poissons salés. Un des soldats dort ; il est tout jeune, la lumière vive de la lampe électrique suspendue au mât et qui éclaire pour moi cette scène me montre son visage imberbe et son teint rose de grand enfant. L’autre s’agite, et se retourne, et j’imagine, sans peine, qu’il ressent les premières atteintes du mal de mer. Le déserteur est sur le dos, la casquette sur les yeux, immobile.
Ayant fumé une dernière cigarette, je m’enveloppe dans ma couverture et me couche. Je m’endormis aussitôt, mais d’un sommeil troublé. Je me sentais rouler au gré du roulis du bateau ; tout engourdi, je me remettais sur mon matelas. Le vent sifflait dans les cordages, et plus d’une fois des gouttes d’eau me fouettèrent la figure. Quand j’ouvrais les yeux, je voyais l’officier de quart qui faisait dix pas sur la passerelle, s’arrêtait, regardait l’horizon, puis la boussole et recommençait sa course monotone. Au-dessus de nous, la fumée vomie par la cheminée était drossée violemment à angle droit du bateau et rayait d’une large bande noire le ciel étincelant d’étoiles…
Soudain, des cris, un tumulte d’hommes se bousculant et, sec, un coup de feu me réveillent. En un clin d’œil, je suis debout.
Une aube grise éclaire le ciel à l’orient. Sur le pont inférieur, dans la lumière nette de la lampe, le groupe des soldats. L’un d’eux, le fusil à la main, regarde la mer. Ils parlent violemment et se querellent. Le commandant du bateau arrive ; le sergent, au port d’armes, s’adresse à lui. Sa voix tremble ; il montre la mer derrière nous et, à ses gestes, je comprends qu’il demande qu’on fasse marche arrière. Le commandant interroge les deux soldats qui ont passé la nuit près du déserteur ; ils répondent avec gêne. Puis le commandant a un mouvement d’épaules qui signifie : « A quoi bon ? » Et le bateau dont la marche avait été ralentie repart de toute sa vitesse vers le nord.