A déjeuner seulement, j’ai des détails par le commandant, car les récits de Morteza sont incompréhensibles. Les soldats s’étaient endormis. A cinq heures, l’un d’eux avait été réveillé par un paquet de mer. Il avait regardé à côté de lui : le prisonnier n’était plus là ! Avec son camarade, affolé comme lui, il avait fouillé le pont. Personne. Alors il avait averti le sergent. Un des soldats, perdant la tête à l’idée de la responsabilité encourue, avait tiré au hasard sur la mer, croyant apercevoir dans le jeu mouvant des vagues, un point noir, la tête du déserteur.
— Comment chercher cet homme ? me dit le commandant. Nous ne savons même pas à quelle heure il a sauté à la mer. Il a pris une bouée au bastingage. Mais que deviendra-t-il ? Nous sommes à dix milles de la côte — il ne le savait sans doute pas — et le vent souffle fort de terre. Il n’a pas une chance sur mille d’être sauvé par une barque de pêche. C’est un homme perdu.
Je revois les yeux inquiets du déserteur. Il est en train d’agoniser à cette heure au milieu des mille vagues bleues de la Caspienne. J’ai le cœur serré.
— Allons, me dit le commandant, prenez donc du caviar. Il est frais d’hier soir…
Krasnovodsk.
11 septembre.
C’est, sur la Caspienne, la tête de ligne du chemin de fer transcaspien. De beaux paquebots, chaque jour, la relient à Bakou par un trajet de seize heures.
Krasnovodsk n’est pas un lieu de plaisir. C’est un passage. Personne ne pensa jamais à s’établir ici pour son agrément. Elle ouvre la porte de l’Asie centrale. Annenkof fit partir de Krasnovodsk, voici plus de quarante ans, le chemin de fer qui mène à Askhabad, à Merv, à Samarcande, à Tachkend. Krasnovodsk est construite sur la pierre, au pied même de hautes collines rocheuses qui l’abritent des vents du nord. Il n’y a pas un arbre, pas un arbuste. Des rues longues et poudreuses, bordées de petites maisons à un étage, écrasées sur le sable. La chaleur et l’ennui y sont, en été, insupportables. Toute la vie de Krasnovodsk est sur le débarcadère des bateaux. Les mères y amènent leurs filles pour qu’elles admirent et envient ceux qui ne font que passer. Parfois un Européen s’arrête, bien malgré lui. La Transcaspie est un territoire militaire. Il faut à un étranger, même pour la traverser, une autorisation que seul Saint-Pétersbourg peut délivrer. Si la permission n’est pas arrivée, ou si elle n’est pas en règle, le gendarme vous interdit l’accès du train. L’Européen sacre, tempête, montre la lettre de son ambassade disant que l’autorisation est accordée, rien n’y fait.
Ainsi en fut-il pour moi et j’ai appris à connaître le gendarme russe dont le vocabulaire est limité. Il n’a que deux mots : « Mojno » et « Nié mojno ». Avec le premier, vous passez partout ; avec le second vous restez sur place.