En débarquant du bateau, un vieux policier au nez énorme, rouge et luisant, prend mon passeport et m’indique une auberge où je lui ferai la grâce d’attendre sa visite. Une heure plus tard, il arrive dans le sale hôtel où je bois du thé. Avec de grands salamalecs, il me rend mon passeport en m’assurant que je suis en règle et que mon autorisation est inscrite sur les registres de la police.

A sept heures, je vais à la gare prendre l’unique train quotidien à destination d’Askhabad. La dame préposée aux billets me demande mon permis. Je lui remets la lettre du ministre de Russie à Téhéran déclarant que le ministère de la Guerre m’ouvre la porte de la Transcaspie et du Turkestan. Un gendarme s’en empare et disparaît.

Au bout de dix minutes, il revient : « Nié mojno. » Je vais chez le chef de la gendarmerie. Même refrain. Une conversation s’engage à quatre personnes. Lui, moi, un Persan qui sait le russe et, hélas ! l’inévitable Morteza qui me dessert comme interprète. Nous n’arrivons à aucun résultat. La gendarmerie ne me connaît pas et me retient à Krasnovodsk. Naturellement Morteza, comme toujours, épouse la cause du gendarme, se rend à la force de ses arguments et me dit son éternel : « Il ne se contente pas. »

Et je rentre à l’hôtel furieux, après beaucoup de tapage. Au milieu de la nuit, la police y fait irruption. Elle m’apporte non des menaces, mais des excuses. Mon permis est en règle, je puis partir. La police avait oublié de prévenir la gendarmerie. Ce sont choses qui arrivent ailleurs qu’en Russie. Je pars enfin pour Askhabad avec vingt-quatre heures de retard, et à la gare, cette fois-ci, le gendarme, après avoir lu avec quelque difficulté le document officiel, prononce ce seul mot : « Mojno ».


Au matin, je me réveille en plein désert. A droite, les montagnes toutes voisines, la chaîne de l’Elbourz, prolongement de l’Himalaya, qui sépare la Transcaspie de l’Iran. A gauche, le désert le plus plat, le plus nu, le plus dépourvu d’accidents de terrain qu’on puisse imaginer. De loin en loin une station, un poste d’eau, mais de village point ; partout le sable stérile. Le soleil commence à faire sentir sa force. En plein été, la chaleur est ici insoutenable. Aujourd’hui même, l’air chaud vibre à la surface du sol et j’aperçois à l’horizon des lacs sous des arbres ombreux ; le vent ride la face de l’eau et agite les branches… Ainsi de la fenêtre d’un wagon-restaurant, je m’offre d’admirables mirages.

Aux stations, je vois quelques Turcomans. Ce sont de beaux hommes, grands et souples ; ils portent des robes de couleurs vives. Ils ont eu le temps de s’habituer au chemin de fer et prennent le train. Mais cela n’a pas été sans peine. Ce qu’ils ont eu le plus de difficulté à comprendre, c’est la fixité des tarifs. L’Orient est un pays de marchandage ; rien n’y a une valeur précise et tout marché est le sujet de longues et patientes discussions. Au début, ils venaient aux gares et demandaient, par exemple, un billet pour Askhabad. « Un rouble soixante-quinze kopeks, » disait l’employé. Le Turcoman réfléchissait un moment et tirait cinquante kopeks de sa bourse. « Ne pouvons-nous nous arranger ainsi ? » faisait-il. Sur le refus de l’employé, il ajoutait quelques kopeks. L’employé les repoussait. « Je reviendrai donc un autre jour, » répondait le Turcoman qui s’en allait tranquillement. Une semaine plus tard, il était là. Et le même marchandage recommençait. Il lui a fallu des mois et des années pour comprendre qu’à la gare tout au moins, on vendait une extraordinaire denrée dont le prix ne variait jamais, quels que fussent le temps et la saison, l’affluence ou le manque de clients. Cela est contraire à toutes les lois de l’économie politique dont les Turcomans, s’ils ne la connaissent pas comme science, ont au moins un juste et sûr instinct.

A une station, un prêtre monte dans mon compartiment. Il est bien étonné d’y trouver un Européen ne connaissant pas dix mots de russe[1]. Il ne sait pas le français, mais il est si éloquent, sa mimique est si persuasive que je comprends les propos qu’il me tient. Voici en substance ce qu’il me dit :

[1] C’est à cela que se monte à peu près mon bagage. Pour l’instant il me suffit. A Méched, comme la fille du prince Dabija, mon hôte, avait l’amabilité de s’effrayer de me voir partir pour un si long voyage dans une partie reculée de son pays sans en connaître la langue, je lui demandai de m’apprendre les quelques mots indispensables pour vivre.

— Comment dit-on bouillon ? dis-je.