Il nous a fallu un jour et demi dans ces montagnes désertes pour gagner Kasvin. Nous n’avons pas rencontré sur cette grande et unique route de Perse une seule voiture et à peine âme qui vive. La température était, dans notre affreux coupé, de trente-sept degrés entre onze heures et six heures.


Téhéran.

Juillet-Août.

On entend des Européens dire ici, parlant des Persans et en guise d’excuse : « Ils en sont encore au Moyen-Age. »

Il y a vingt-cinq siècles, au temps où nos aïeux vivaient dans leurs forêts, l’Achéménide, Roi des Rois, prédécesseur du pauvre petit Kadjar, sur lequel veillent aujourd’hui des révolutionnaires du Caucase, se vêtait de robes tissées d’or et, entouré de dix mille serviteurs, habitait de beaux palais. Je ne chercherai donc pas à savoir si les Persans souffrent d’un manque ou d’un excès de civilisation. Ils ont leurs façons de faire, leurs modes et leurs goûts qui diffèrent des nôtres. Cela me suffit.


Cette année, je vis à la persane. J’habite près des murs de la ville un pavillon d’été appartenant à S. A. I. Zill es Sultan, oncle de l’ex-Chah, et qui est, avec Naïb es Saltaneh, son frère, un des derniers grands Persans. Un parc l’entoure avec des arbres magnifiques et une vaste pièce d’eau tiède où nous nous baignons ; dans le pavillon, il y a une série de salles vides, couvertes de tapis un peu trop modernes. Nous couchons et nous mangeons où il nous plaît. Nous avons des domestiques très nombreux qui nous regardent et ne nous servent pas. Les uns sont là pour raconter des histoires ; d’autres pour nous masser les chevilles quand nous nous endormons ; d’autres pour allumer le kalyan ; d’autres pour nous tendre nos serviettes quand nous sortons du bain. Ils sont oisifs et errants dans le jardin. Avons-nous besoin de quelque chose, ils ont disparu.

Je n’ai ni table ni lit. Renversé sur des coussins, je prends la délicieuse habitude que je garderai toute ma vie d’écrire sur mes genoux. Quant au mince matelas qui forme à lui seul ma literie, on le roule dans la journée et, la nuit, on l’étend suivant mon caprice sur une des terrasses de la maison. J’ai mes effets enfermés dans ma malle. La vie est un voyage. Je puis partir à la minute où je serai appelé et l’ange Izraël ne me prendra pas au dépourvu.

Il n’y a d’heure fixe que pour le déjeuner du milieu du jour. Le soir le dîner doit être prêt à neuf heures, mais n’est souvent servi qu’à minuit. Des variations de deux ou trois heures ni n’améliorent, ni ne gâtent la cuisine persane.