17 mai.
Cette nuit j’ai été réveillé de grand matin ; il était quatre heures. Me souvenant que nous étions dans les jours de la comète, je me suis levé et j’ai ouvert la porte-fenêtre donnant sur le portique. La nuit était fraîche à en être froide ; un vent léger, vif, venait de la montagne et j’ai cherché dans le ciel la place où devait apparaître la comète. Je me tourne vers l’est — et voici dans le ciel étincelant d’étoiles un astre prodigieux dont la tête se trouve toute voisine de Vénus et dont la queue monte en poussière d’or dans le ciel. Rien ne peut donner une idée de la magnificence des belles nuits de Perse. Nous sommes en pleine montagne à plus de deux mille mètres ; l’air est pur comme le cristal ; la voûte des cieux d’un violet profond et doux ; des étoiles la peuplent, cent fois plus nombreuses et plus brillantes que celles de notre ciel d’Europe.
L’apparition de la comète au milieu des multitudes infinies d’étoiles est un spectacle saisissant. Nous n’avons pas besoin de lunettes pour en jouir. Le voilà, le signe de Dieu dans le ciel. La Perse entière en est alarmée ; on dit que, si elle revient encore une fois au-dessus de la montagne, elle annoncera la fin du monde. Près de la comète, Vénus est plus éclatante que ne le fut jamais Jupiter aux plus beaux de nos soirs occidentaux.
18 mai.
Nous bouleversons nos plans de voyage. Nous devions aller à cheval jusqu’à Sultanabad. Mais nos hôtes ne savent même pas le nombre et la longueur des étapes. Il faudrait sept jours au moins pour traverser les montagnes. Nous souffrons encore des blessures de nos mauvaises selles. Ma mule a une patte endommagée. Comment ferions-nous ce long trajet ? Nous décidons de revenir sur nos pas. En trois jours nous pouvons gagner l’asile charmant que nous offre Hadji-abad ; de là une voiture pour Ispahan.
Nous allons au cimetière, près de l’entrée du village. Depuis que nous sommes au Bakhtyari j’ai remarqué des animaux étranges sculptés en pierre sur les tombes. Ce sont des lions à l’allure hiératique, qui se tiennent debout sur leurs pattes raides ; ils ont l’air très anciens ; ont-ils été faits il y a trois mille ans ou hier ? Leur présence étonne dans ces cimetières persans si négligés, abandonnés de tous, sans monuments aucuns.
Je demande ce qu’ils signifient. On m’apprend qu’ils sont placés sur les tombes des hommes qui se sont montrés courageux à la guerre. J’en compte cinq ou six dans le petit champ mortuaire de Djouné Khound. Les pattes enfoncées dans la terre, les flancs creux, le mufle défiant, ils gardent le sommeil des hommes qui sont morts dans les batailles.
....... .......... ...
A la tombée de la nuit, on frissonne tant le froid tombe vite des montagnes ; on frissonne aussi par ce qu’on a un peu de fièvre, un peu de la fièvre que, malgré toutes les précautions, on ramasse sur les routes de Perse. Et nous rentrons dans notre grand salon des glaces où les domestiques allument dans la cheminée des feux de sarments secs qui brûlent en grandes flammes claires.