Le paysage où nous sommes est simple et beau ; au sud, et tout voisin, c’est l’éperon de collines pierreuses que nous avons vu de loin et qui sépare la vallée en deux ; elles échafaudent leurs rocs nus, cuits et recuits par le soleil à huit cents mètres au-dessus de Djouné Khound. Derrière la colline une nouvelle vallée bordée d’une chaîne de montagnes, une des régulières et puissantes crêtes qui courent du sud-est au nord-ouest, au sud du plateau iranien. Malgré le printemps avancé, elles sont encore couvertes de neige que percent ici et là les pointes des rochers. A l’ouest, la vallée s’ouvre largement ; au nord, c’est d’abord Djouné Khound, puis tout de suite les pentes dénudées de la montagne, les rocs cyclopéens et les tours de garde que l’on voit au-dessus de chaque village dans le Bakhtyari sans cesse déchiré par des guerres locales. Nous remontons vers l’orient ; le sol est un dur gazon ras, agréable au pied.
Nous suivons le cours d’une rivière aux eaux abondantes et limpides ; des maisons éparses s’élèvent sur ses bords ; des femmes y lavent du linge ; un jeune homme sous les yeux de quelques vieillards dresse un cheval et apprend à monter comme un vrai Bakhtyare. Armé d’une lance, il met le cheval au galop, jette son arme devant lui, elle se fiche dans le sol et, toujours courant, il la cueille. Puis il essaie des voltes rapides ; trois fois il veut tourner en plein galop, trois fois son cheval roule dans le sable et voilà le cavalier cul par-dessus tête. Les vieillards lui crient des conseils.
Plus haut, nous arrivons dans les rochers ; une source sort de terre entre deux grosses pierres, et pour une fois en Perse, la seule, nous pouvons satisfaire enfin notre envie de boire une eau pure, non bouillie.
Le crépuscule baigne ces campagnes désertes d’une lumière douce. Une grande paix règne sur la vallée tandis que nous regagnons notre demeure sur laquelle déjà tombe la nuit.
16 mai.
Aujourd’hui, ma femme va rendre visite dans l’anderoun à la sœur aînée de Sardar Assad, Bibi Khanoum. Cette vieille femme est célèbre en Perse par son énergie. C’est elle, dit-on, qui poussa son frère à marcher sur Téhéran. C’est elle — je ne sais la vérité de cette histoire — qui jura de venger la mort de son père, l’ilkhani des Bakhtyares que Zill es Sultan fit mettre à mort, et peut-être tua lui-même, voici plus de trente ans, à Ispahan. Bibi Khanoum reçoit les Bakhtyares chez elle à visage découvert. Mais je suis un étranger et, même au Bakhtyari, l’étiquette ne veut pas que je puisse voir cette vieille princesse.
Ma femme passe deux heures dans l’anderoun en compagnie de Bibi Khanoum et de la femme de Zia Sultan. Puis, l’on me fait dire qu’une dame bakhtyare vient me rendre visite, et voici que je vois soudain arriver sous le portique où je prends le frais une dame entourée de serviteurs et accompagnée du hakim. Elle est vêtue d’un justaucorps de soie couleur aurore, d’une jupe de soie or à fleurs et un grand châle violet évêque est drapé sur la tête. Des boucles de cheveux pendent des deux côtés de la figure. Un petit enfant vêtu de vert, un séid, marche gravement à côté d’elle.
C’est ma femme qui vient me voir, vêtue en grande dame bakhtyare. Les princesses ont sorti de leurs coffres ce costume de mariage, se sont amusées à l’en parer et lui en ont fait cadeau.