Un palais ! nous sommes dans un palais des Mille et une Nuits, transporté par quelque éfrit au cœur des montagnes sauvages. Un spacieux portique règne à l’entour du bâtiment qu’un vestibule divise en deux parties. On nous introduit dans un immense salon dont les murs et le plafond sont couverts de glaces. C’est la salle des Glaces à deux mille mètres d’altitude dans une vallée perdue du Bakhtyari. Des lustres européens pendent du plafond ; des canapés, des fauteuils, des chaises, des tables meublent cette pièce. Des lampes à pétrole sont posées à même les tapis. Voilà, certes, un étrange et inattendu triomphe de la civilisation occidentale qui s’affirme chez ces Bakhtyares restés impénétrables. Combien de convois de mules sont-ils venus du golfe Persique, d’Ahvaz et de Mohammerah le long des pistes difficiles pour apporter les mille glaces de ce salon et les meubles envoyés d’Europe ? Nous nous laissons tomber sur un canapé tandis que les domestiques de nos hôtes nous servent du thé bouillant. C’est, du reste, tout ce que nous pourrons prendre ce soir, tant nous sommes fatigués. Nous coucherons dans un salon voisin, et plus petit, sur des coussins, tandis qu’Aziz se roulera dans une couverture au seuil de notre porte de peur qu’un domestique trop curieux ne profite de la nuit pour examiner d’un peu plus près qu’il ne convient notre bagage.
Djouné Khound.
Au matin, nous visitons Djouné Khound. La maison que nous habitons est construite au milieu d’une vaste cour sur les quatre côtés de laquelle s’élèvent des bâtiments à un étage où sont aménagés le hammam, les appartements des hôtes et des domestiques. Ces bâtiments sont couverts en terrasses bordées à l’extérieur de créneaux et, aux quatre coins, de tours. Nous allons voir notre hôte sur une de ces terrasses. Là, le matin, il reçoit ses serviteurs, ses clients et les hôtes de passage. Zia Sultan est un jeune homme de taille moyenne, d’encolure nette, élégant, au visage pâle, à la courte moustache. Il s’exprime en anglais correctement avec un accent agréable. Il a des manières courtoises et un sourire charmant. Mais il n’efface pas le souvenir de son père qui était célèbre en Perse pour sa beauté.
Zia Sultan a la visite de ses cousins, qui étaient hier encore dans le parti du chah détrôné. Ce sont de grands jeunes gens bien taillés, avec quelque chose de rude, d’un peu sauvage. Nous les invitons à déjeuner avec nous à l’européenne. Aziz préparera des poulets rôtis, du riz à notre mode — le riz à la persane sent la souris, — une omelette. Le repas est servi sur une table dans notre grand salon ; il faut s’asseoir sur des chaises, chose nouvelle, non pour Zia Sultan, mais pour ses grands diables de cousins qui, jusqu’ici, ont mangé assis à terre, les jambes croisées, sur un tapis. Et il y a des assiettes et des fourchettes et des couteaux, et des verres ! Nos hôtes regardent tout cela avec stupeur. Ils se servent de leur fourchette tant bien que mal et de leur couteau tant mal que bien. Ce sont des rires fous autour de la table ; notre déjeuner européen a le plus vif succès ; mais, finalement, nos hôtes emploient leurs doigts qu’ils trouvent plus souples et plus aptes à saisir la nourriture que les fourchettes aux pointes aiguës.
Zia Sultan nous a donné quelques bouteilles de vin excellent de Djoulfa, de ce vin fort et parfumé qui vite met quelques fumées dans ces jeunes cerveaux.
Le déjeuner fini, le thé et les cigarettes apparaissent. Les jeunes gens demandent à ma femme de chanter. Sans se faire prier, elle chante une mélodie populaire bretonne, triste et belle. Nos hôtes l’écoutent avec étonnement ; ils n’osent se regarder ; des sourires leur échappent. Et lorsqu’elle a fini, l’un d’eux, chanteur renommé, entonne un air bakhtyare. Il chante comme les Persans, la bouche fermée, poussant par le nez des sons aigus, claironnants, d’une hauteur excessive et dangereuse. La mélodie a du rythme et n’est pas sans grandeur. Je regrette de ne l’avoir pas notée.
Nous allons nous promener dans le pays.
Devant l’entrée de son château, Sardar Assad a planté un verger touffu duquel s’élancent cent jeunes peupliers.