Mais à dix heures il faut se remettre en selle. Le pays est coupé d’une façon régulière ; des crêtes peu élevées séparent des vallées assez fertiles. Au sommet d’une colline, une apparition étrange. C’est un homme, les bras en croix, qui se tient immobile, comme cloué sur le ciel. Au-dessous de lui, des moutons et des chèvres cherchent leur maigre pâture parmi les pierres. C’est un berger. Mais pourquoi garde-t-il les bras ouverts ? comment soutient-il si longtemps cette posture fatigante ? Lentement nous approchons du crucifié et nous voyons enfin qu’il a revêtu un aba de feutre épais dont les manches se tiennent raides à angle droit du corps. Il ne se sert pas des manches. Ses bras sous l’aba sont croisés sur son ventre. Nous trouverons maintenant partout l’aba de feutre raidi ; il remplace dans les montagnes le souple et élégant manteau de poil de chameau que portent les citadins.
Nous passons deux crêtes encore et, du sommet de la seconde, nous apercevons au loin, très loin, les arbres et les murailles de Bibi Miriam, le village où nous devons faire la halte de mi-journée. Il est bientôt midi et nous sommes en route depuis avant six heures. Le temps est doux ; un ciel gris lumineux, clair ; un air léger, pas de soleil. Mais que la route est longue ! Et l’on voit l’étape une heure ou deux avant d’y arriver. Bibi Miriam semble fuir devant nous à mesure que nous avançons. Ma femme est pâle de fatigue et de souffrance.
Enfin vers une heure, nous voici à la halte et s’ouvrent devant nous les portes énormes du château.
Bibi Miriam est une sœur de Sardar Assad ; c’est de son nom qu’on appelle communément dans le pays le village où nous sommes. Ma femme a rendu visite à Bibi Miriam à Ispahan. Celle-ci l’a reçue à merveille, lui a offert des friandises à la graisse de mouton et au sucre et, la voyant si jeune, mince, casquée et bottée, a voulu croire qu’elle était un jeune garçon.
Maintenant nous sommes dans ses terres ; le village — de pauvres masures serrées les unes contre les autres — n’est pas fortifié ; mais la demeure de Bibi Miriam est un véritable château-fort, aux larges murailles flanquées aux quatre coins de quatre tours. Il est habité par des domestiques qui nous reçoivent de leur mieux et étendent pour nous un tapis sous un portique.
Là, couchés sur nos coussins, nous déjeunons lentement. Aziz fait griller sur des braises un poulet étique tué à l’instant même et que le docteur va déchirer à pleines mains et à belles dents.
A peine le repas terminé, il faut repartir. Nous avons un long chemin encore avant d’arriver à Djouné Khound. Si nous étions maîtres de nous-mêmes nous passerions la nuit dans ce vaste et désert château. Mais il nous faut suivre notre guide, le terrible docteur qui nous entraîne.
Autour de nous le pays a changé. Nous longeons d’abord un marécage. Un marécage, voilà qui est loin des déserts de l’Irak ! Une fois le marécage tourné, nous sommes dans une vallée pittoresque, rochers qui s’éboulent jusqu’à nos pieds, ruisseau profond qui va se jeter dans une belle rivière qui coule à notre droite. Peu à peu la vallée s’élargit ; nous voyons des champs fertiles et au loin des taches de verdure et de terre, ce sont des villages. Sur les pentes des montagnes à notre droite, des points foncés, « les tentes noires » des nomades.
Maintenant nous sommes si meurtris par nos selles que nous faisons de temps à autre un ou deux kilomètres à pied, tirant nos mules rétives. Vers quatre heures et demie, nous arrivons à un petit village à mi-chemin entre Bibi Miriam et Djouné Khound. Il est collé sur le flanc de la montagne ; au-dessus du village, sur un roc, une tour de garde. On voit ainsi, de place en place, sur le haut des collines, ces tours d’où les veilleurs examinent le pays et annoncent l’arrivée des ennemis. Exténués de fatigue, nous prenons une tasse de thé chez le ketkhoda. La lumière, le soleil baissant, est admirable sur la riche vallée, sur les murs et les terrasses en terre jaune des maisons, sur les pentes rocheuses qui dominent le village et sur les hautes montagnes couvertes de neige qui ferment l’horizon. Dans le lointain au sud-est, un éperon formidable de rochers divise la vallée en deux branches. C’est là le but de notre voyage. C’est là Djouné Khound, — là-bas, si loin.
Allons, un dernier effort. Mettons-nous à la poursuite du cheval blanc du docteur qui fuit devant nous. Une heure encore, puis une autre ; Djouné Khound ne semble pas se rapprocher. Enfin, dans le crépuscule, nous apercevons, parmi les arbres lointains, des terrasses où se meuvent des taches claires. Les femmes du village sont montées sur leurs maisons pour nous voir venir. La nuit accourt plus vite que nous. Elle est sur les murailles du château de Sardar Assad alors que nous en atteignons le pied. A la clarté de la lune, nous voyons les murs élevés, les tours garnies de têtes d’ibex et de mouflons aux cornes aiguës. Zia Sultan et ses serviteurs sortent à notre rencontre. Nous franchissons les murs et je porte ma femme, incapable de faire un pas, jusqu’à la maison qui est au centre de la vaste cour entourée de bâtiments.