La maison est large et confortable ; dans la pièce d’honneur, on nous allonge deux matelas sur lesquels nous tombons fatigués et endoloris. Pour l’instant nous n’avons qu’un sujet de méditation : l’incroyable folie de n’avoir pas emporté d’Europe des selles anglaises. Le texte de cette méditation est imprimé dans notre chair même et ne se laisse pas oublier.

Nous ne quittons pas la belle chambre fraîche ; c’est là que nous dînons, couchés, et que nous dormons jusqu’à ce qu’une obscure conscience de l’heure me réveille dans la nuit encore épaisse ; je regarde ma montre : 4 heures du matin. Aziz et les domestiques du docteur ronflent comme des bienheureux de l’autre côté de la cour ; je me lève et, les yeux à peine ouverts, les jambes raides de courbature, je vais secouer nos gens pour que nous puissions partir au lever du soleil.

Nous avons une énorme étape devant nous, plus longue que celle de la veille. Il nous faut couvrir près de soixante kilomètres à travers la montagne pour arriver à Djouné Khound.

Nous nous vêtons dans le froid vif du matin ; puis c’est la besogne quotidienne et lassante de refaire les bagages et les lits, d’emballer chaque chose avec le plus grand soin, car nous n’avons que l’essentiel et ne pouvons rien perdre en chemin.

Au sortir de Samoun, la piste escalade à flanc de coteau une crête peu élevée et nous voici sur un nouveau plateau ; une vallée assez large s’y forme qui nous mènera jusqu’au village de Tchahar-Chottor — les Quatre Chameaux — où nous nous reposerons un instant. Au pied des longues pentes des montagnes, nous apercevons un campement. Ce sont les fameuses « tentes noires » des nomades qui font leur apparition dans les vallées hautes du Bakhtyari. Ces nomades descendent en hiver de l’Arabistan, jusque sur les bords du golfe Persique.

Lorsque la chaleur vient, ils regagnent les hauts plateaux du Lauristan poussant devant eux leurs troupeaux. Les « gens de la tente » sont d’éternels nomades ; ils n’ont ni villages, ni demeure fixe. L’année durant, ils vont de pâturages en pâturages suivant les saisons. Maintenant on commence à apercevoir leurs tentes, points noirs sur le flanc des montagnes du nord du Lauristan. Les chaleurs de l’été sont proches.

Ces nomades sont parfois de grands pillards ; il y a des tribus de deux ou trois mille hommes qui mettent à mal le pays où ils se trouvent. En mars et en avril, ils étaient plusieurs milliers sur la route d’Ispahan à Kerman, qui ne laissaient passer, ni voyageurs, ni postes, ni caravanes.

Ceux que nous voyons sont des nomades isolés. Leurs campements sont de cinq ou six tentes. Ils viennent au bord du chemin nous saluer ; ils sont pittoresques et inoffensifs ; leurs femmes ont les jambes et le visage nus. Nous entrons dans un pays où l’on ne connaît pas les habitudes citadines ; les femmes y travaillent durement à visage découvert.

Nous avançons avec lenteur ; Aziz aujourd’hui a mille difficultés avec son cheval vicieux qui ne cesse de le jeter à terre. A chaque fois, l’échafaudage branlant des bagages s’écroule, non sans dommage pour le malheureux Aziz et pour les bagages. Notre grande et précieuse bouteille thermos est cassée ; le réchaud à vapeur de pétrole endommagé.

Des peupliers le long du ruisseau nous escortent maintenant jusqu’aux « Quatre Chameaux », village fortifié comme tous les autres. Nous arrivons chez le mollah de l’endroit, ami du docteur. C’est un homme au visage fin, aux yeux rieurs ; il nous offre du thé et, pendant une demi-heure, nous nous reposons de la longue étape fournie, tandis que le docteur et notre hôte causent politique et que les femmes de la maison à moitié cachées derrière une porte nous percent de leurs regards curieux.