A quatre heures le lendemain nous sommes réveillés. C’est le ciel étincelant, l’air vif, un grand silence que troublent bientôt les allées et venues des domestiques dans la cour. Il faut plus d’une heure pour plier bagage et charger les bêtes. On expédie le muletier, son âne, les deux chevaux de faix en avant ; puis suivent à quelques kilomètres Aziz et Namatollah qui monte la mule du docteur. Enfin une demi-heure plus tard nous partons avec le docteur, son second domestique et nos deux cavaliers bakhtyares.

Nous allons nous engager dans la contrée montagneuse qui sépare le gouvernement d’Ispahan du pays bakhtyare proprement dit, long trajet dans un pays désert où plus d’une fois les brigands dépouillèrent des voyageurs et, comme toujours, les villageois avant le départ racontent des histoires sinistres et affirment que des marchands ont été dévalisés par une bande il y a peu de jours. Au loin sur le flanc de la montagne, dans la clarté de l’aube naissante, on aperçoit une tache qui avance lentement. C’est l’avant-garde de la caravane.

Nous suivons un long chemin qui monte en ligne droite pendant une heure. Les mules aujourd’hui sont déjà paresseuses et n’avancent qu’avec peine ; les selles sont plus dures et leurs arêtes aiguës. La piste devient étroite, rocailleuse, escarpée. Derrière nous le paysage s’agrandit ; nous voyons l’admirable vallée que nous avons suivie pendant deux jours et dans laquelle les villages font des taches de verdure. Plus loin les montagnes étincelantes de neige ; l’air est si pur qu’il semble que la vue s’étende à l’infini. Nous arrivons enfin, non sans fatigue, au sommet de la première crête. Nous n’avons rencontré âme qui vive dans ce désert qui est le mieux fait du monde pour une attaque brusque, car on ne voit jamais à plus de cinq cents pas devant soi et le terrain se prête merveilleusement aux embuscades. Maintenant nous gagnons de l’avant laissant les bagages venir lentement derrière nous. Et voici que, soudain, derrière un monticule, nous découvrons huit hommes assis au bord d’une source. Ils ont des fusils couchés près d’eux ; ils sont sans bagages et leurs chevaux sont cachés je ne sais où. Certes, ce ne sont pas là des voyageurs inoffensifs ; ils attendent l’occasion. Mais notre arrivée les surprend ; ils ne nous guettaient pas, et puis nous sommes nombreux et armés. Nous passons fièrement à côté d’eux, à les toucher. Ils ne bougent pas. Nous n’échangeons pas le salam qui est de tradition entre voyageurs. Mais sitôt que nous avons passé, nos deux cavaliers bakhtyares reviennent en arrière pour escorter les bagages qui, eux, couraient un grand danger d’être pillés. Nous avons vu les brigands…

Maintenant nous redescendons vers le plus pauvre des villages perdus dans ce vaste désert. Il est fortifié lui aussi ; il appartient à un des membres de la famille de Sardar Assad ; mais il compte quelques habitants à peine qui vivent terrifiés par la crainte des voleurs. Nous ne nous arrêtons pas, car l’étape est forte aujourd’hui. Un vent chaud venant du sud nous souffle violemment dans la figure. Nous recommençons à gravir une longue côte. Puis, c’est un plateau accidenté qui s’étend à perte de vue devant nous. Partout le désert ; depuis que nous avons quitté Hadji-abad, pas un arbre, pas une plante. Aucune route n’est plus monotone au monde. Elle descend d’abord dans une dépression de terrain pour remonter sur une crête, d’où, chaque fois, nous espérons enfin découvrir la rivière, le Zendeh Roud que nous devons franchir. Mais nous ne voyons devant nous que sables et rochers. Le vent nous dessèche la figure et la gorge, le vent qui commence à soulever des tourbillons de poussière sur la piste. Et cela dure des heures et des heures. Le soleil nous brûle, les selles persanes nous blessent cruellement. Nous continuons à descendre et à remonter alternativement les longues ondulations du terrain. Nous sommes à cheval depuis l’aube, et à midi le Zendeh Roud est encore invisible.

Enfin vers une heure, nous arrivons à la rivière où nous descendons par un chemin muletier en lacets à travers les roches. Nous franchissons un pont escarpé et tombons de cheval plus que nous n’en descendons au bord d’un ruisseau qui se jette dans le Zendeh Roud, avec un grand tumulte d’eau qui dégringole en cascades à nos pieds.

Un tapis étendu sur les cailloux nous reçoit à l’ombre maigre d’un saule aux branches pleurantes. Nous sommes fatigués à ne plus pouvoir bouger par cette longue chevauchée dans la chaleur et le vent.

Le paysage devant nous est d’une beauté admirable : à nos pieds la rivière gonflée passe dans un coude brusque sous le pont que nous avons franchi, puis dessine une courbe harmonieuse que ferme en face de nous une paroi gigantesque de rochers à pic aux teintes sombres. Entre ces rochers une piste zigzague en pente raide, — c’est le chemin que nous avons suivi. Deux aigles pêcheurs tournoient au-dessus des flots bouillonnants de la rivière.

Nous voici dans le Tchahar-mahalle qui est l’antichambre du pays bakhtyare. Nous restons là deux heures à nous reposer, puis il faut nous remettre en selle pour gagner Samoun.

Samoun n’est pas très éloigné du Zendeh Roud et l’on aperçoit ce beau village longtemps avant d’y arriver ; les campagnes sont fleuries et riches, vignes, arbres fruitiers, avoines légères, blés verdissants, oliviers aux feuilles argentées. Nous cheminons lentement dans les vergers où des hommes vêtus de longues robes bleues travaillent à la terre.

Enfin, c’est le village escarpé, les rues étroites encombrées d’enfants et de femmes qui se pressent pour nous voir et nous gagnons la demeure du ketkhoda où nous logerons.