Nous nous acheminons lentement à travers les vergers de Nedjefabad. Les mules sont rétives ; ce sont des bêtes de bât qui ont l’habitude de cheminer en file, au pas, le nez sur la queue de la mule qui les précède. Montées, elles ne veulent pas avancer. Il faut de longues luttes et fatigantes pour les obliger à marcher à côté du cheval du docteur. Ce cheval est une vieille jument blanche qui avance à l’allure rompue que les Persans excellent à donner à leurs montures. C’est un pas allongé très rapide. Nos mules pacifiques ne peuvent le suivre et nous devons, toutes les cinq minutes, les enlever, avec quel effort ! pour un temps de trot ou de petit galop. Et déjà nous commençons à ressentir dans notre chair les arêtes aiguës des selles persanes.
Notre étape de ce matin est brève ; nous n’avons que trois farsakhs, soit vingt kilomètres pour arriver à Hadji-abad où nous passerons le reste de la journée et la nuit. Nous cheminons dans une longue plaine étendue entre deux chaînes de montagnes ; tout autour de nous, c’est le désert, un désert de sable dont les tons mauves, gris et roux jouent mollement les uns à côté des autres, admirable terrain de chasse où les princes d’Ispahan viennent chasser les gazelles. De loin en loin des touffes d’arbres annoncent un village. Quand on approche on voit que le village est entièrement fortifié et que les maisons serrées les unes contre les autres se cachent derrière d’épaisses murailles ; les vergers et les champs sont, eux aussi, entourés de murs. Ces grandes précautions sont prises contre les redoutables voisins bakhtyares qui plus d’une fois sont descendus de leurs montagnes pour piller les villageois de la plaine.
Les villages de ce pays, tout au long de la vallée, appartenaient à Zill es Sultan, l’ancien vice-roi de la Perse méridionale qui les a donnés à ses fils. Ce sont des villages riches car, au pied des montagnes, ils ont l’eau abondante, et l’eau en Perse veut dire richesse.
L’air est si pur ce matin que dès notre sortie de Nedjefabad on aperçoit très loin dans la plaine l’arbre isolé, qui marque la moitié de l’étape. Pendant une heure et demie nous le verrons devant nous sans paraître nous en rapprocher.
Toute chevauchée en Perse est monotone. Nos bêtes vont à pas lents. Pourtant le temps est à souhait, l’air frais et vif, le soleil chaud, sans trop, et puis nous avons cette sensation, dont on ne se rassasie pas, l’eût-on goûtée cent fois, de partir par un chemin inconnu vers un pays lointain, difficile, où les Européens ne voyagent pas.
Sur la piste, nous rattrapons un cavalier, la carabine sur le dos, suivi d’un homme armé. C’est un serviteur de Zill es Sultan qui va voir le chef d’un village. Nous faisons route ensemble.
Enfin vers dix heures, nous nous rapprochons de la montagne et nous entrons dans les vergers d’Hadji-abad fleuris et parfumés. Voici de beaux peupliers au bord d’un ruisseau d’eau claire et profonde. En face de nous le village ; il ressemble à un château-fort avec ses quatre murailles de dix mètres de hauteur, en terre battue. Aux angles de grosses tours rondes et des échauguettes. Au milieu d’un des murs, une porte massive qui se ferme chaque soir au coucher du soleil.
Le plan d’un village fortifié est simple et toujours le même. Une allée centrale part de la porte. A gauche et à droite, les maisons sont séparées de l’allée par une cour dans laquelle on peut rentrer le bétail la nuit.
La première maison à droite est la maison de Zill es Sultan, propriétaire du village. C’est ici qu’il descend lorsqu’il vient chasser. On y entre, comme dans toute demeure persane, par des portes étroites et bien gardées, mais une fois les portes franchies, nous nous trouvons dans une vaste cour quadrangulaire dont le centre est transformé en roseraie et dont les bâtiments aux quatre côtés offrent des chambres nombreuses et, du reste, sans mobilier. Nous nous installons dans la chambre d’honneur ; les domestiques nous apportent un épais matelas et deux coussins sur lesquels nous nous couchons à l’orientale. Aziz cependant se met en quête d’un poulet auquel il tord le cou ; il trouve de petits oignons qui mijoteront dans la marmite ; les serviteurs du hakim descendent sa trousse et déjà des commères du village, pieds nus, leur jupon sur la figure, apparaissent sur le seuil de la porte et regardent avec curiosité les Farenguis arrivés dans leur pays. Un déjeuner excellent, une sieste paresseuse et, une heure avant le coucher du soleil, nous faisons une lente promenade dans les vergers d’Hadji-abad où les pêchers et les poiriers sont encore couverts de mille fleurs. Partout les villageois travaillent aux champs ; agenouillées au bord d’un ruisseau les femmes vêtues de blanc lavent le linge ; une eau pure court le long des sentiers, toute bouillonnante encore de l’élan qui l’apporte de la montagne. Nous passons une heure exquise à aller de jardin en jardin tandis que le soleil s’abaisse à l’horizon, que les ombres des arbres s’allongent sur la campagne et que la paix du soir s’étend sur les vergers embaumés. Avec les campagnards poussant devant eux leurs chèvres et leurs ânes, nous rentrons à la nuit dans le village dont les lourdes portes se ferment bruyamment derrière nous.