Mais notre hôte, le très puissant consul de Russie, fronce le sourcil. Il envoie au chef de la corporation un ghoulam du consulat et, une heure plus tard, une voiture cahotante arrive, un coupé qui fut de gala et tout en glaces, mais dont les glaces ont disparu.

Et nous voici partis devant la domesticité du consulat, dont les « Khoda afiz choma » nous accompagnent. Un grand Kachgai, à la taille fine serrée dans une ceinture noire, court à côté de la voiture pour se séparer le plus tard possible de son ami Aziz, qui trône sur le siège. Et, comme nous nous engageons dans le bazar, il bondit et jette à la volée sur la joue d’Aziz un baiser d’adieu.

Il faut plus d’une heure pour sortir d’Ispahan, une heure pendant laquelle on roule dans des chemins étroits invariablement bordés, d’un côté, par les murs de pisé d’habitations ou de jardins, et de l’autre par un ruisseau, presque une rivière, aux eaux limoneuses et dont les bords sont plantés d’arbres. La moindre rencontre d’une caravane ou même d’un âne chargé de gros ballots de lavande oblige à s’arrêter. Nos cavaliers s’en tirent comme ils peuvent ; un de leurs chevaux dégringole d’un talus et le Bakhtyare se blesse à la jambe. Il regagne lentement Ispahan.

Au sortir des murs, nous entrons dans les belles campagnes qui entourent la ville. Les champs sont entourés de murs bas ; les avoines d’un vert presque bleu frissonnent au vent ; voici de l’orge, et voici les longues tiges solides au haut desquelles s’épanouira dans quelques jours la petite coupe blanche et translucide du pavot ; les arbres fruitiers sont couverts de fleurs et partout les canaux profonds roulent l’eau du Zendeh Roud ; on aperçoit ici et là des hommes chargés de régler l’irrigation, leur bêche sur l’épaule ; ils se tiennent au point de croisement des canaux et à chaque heure ils ferment l’un pour ouvrir l’autre et envoyer la vie aux champs qui, sans eux, mourraient en peu de jours. Leurs signaux mélancoliques s’élancent au-dessus des campagnes.

Nous passons sous un château-fort juché au sommet d’une colline rocheuse et pointue.

Une heure plus tard nous sommes embourbés ; une canalisation a crevé ; l’eau a envahi le chemin ; il faut descendre de voiture sur les épaules du cocher. Puis à grands cris et à force de coups il réussit à remettre en marche ses chevaux qui tremblent.

Au coucher du soleil nous arrivons dans les jardins de Nedjefabad qui s’étendent autour de la ville. Sur les murs jaunes qu’elles dépassent, les branches lourdes des arbres s’appuient ; par les portes ouvertes on voit les champs de pavots ou d’avoine ; les ruisseaux qui les arrosent coulent des deux côtés de la route qu’ils coupent parfois ; des troupeaux de chèvres à laine longue rentrent à l’étable ; le ciel est d’un mauve délicat où traînent des écharpes d’or qui s’effilent. Nous traversons une ville populeuse où les lampes s’allument au fond des boutiques ouvertes. Notre escorte de Bakhtyares nous précède et finalement nous arrivons au bout d’une ruelle à la maison du hakim chez qui nous passerons la nuit et qui sera demain notre compagnon de voyage.

En bonne maison persane de l’ancien temps, elle a un escalier aux degrés démesurément élevés et qui semblent faits pour un géant. Mais les portes en ont été taillées pour des nains, car elles n’ont pas cinq pieds de haut et l’on n’y passe que courbé en deux. Nous avons une chambre qui ouvre par trois baies sur les jardins et sur le beau paysage que ferment au couchant les montagnes du Bakhtyari où nous allons pénétrer. Notre chambre est à dix pieds du sol, mais la peur des voleurs est telle qu’on installe deux hommes sous nos fenêtres pour veiller pendant la nuit. Un chevrier au loin dans les campagnes joue de la flûte. La phrase musicale monte, et descend, hésite et se brise pour repartir encore, comme un jet d’eau.

Avant l’aube, nous sommes réveillés. Cette fois-ci c’est le départ en caravane, le premier, le plus difficile. Notre hôte, qui va exercer sa profession dans la famille de Sardar Assad pendant l’été, emporte sa trousse de médecin et sa pharmacie qui sont installées dans de vastes courgines aux flancs d’une mule pacifique. Il a deux domestiques porteurs de fusils. Nous avons nous-mêmes deux mules et deux chevaux. Mais le jeune chamelier est incapable de charger notre bagage sur le second cheval. Ce sont des cris, des lamentations dans la ruelle étroite où se prépare le départ. Enfin le chamelier décide de prendre une troisième mule et d’aller chercher son vieux père pour l’escorter. Deux heures se sont passées dans l’énervement de cette attente. Nous aurions dû quitter Nedjefabad avant le lever du soleil. Il est sept heures quand nous sommes prêts à partir. Un des cavaliers bakhtyares demande à retourner à Ispahan. Je le congédie et nous en gardons deux seulement qui ont d’admirables têtes de brigands.

Enfin le moment solennel est venu. Le hakim se met en selle ; ses servantes, ses enfants, sa femme, gémissent sous leurs voiles blancs. Sa femme monte sur une des bornes qui se trouvent aux deux côtés de la porte cochère ; une servante lui passe un Coran ; elle le prend et le tient au-dessus de la tête de son mari pour que Dieu écarte de lui les dangers de la route, et nous voici partis.