IX
VOYAGE AU BAKHTYARI

Le Bakhtyari est une partie de l’immense contrée montagneuse qui s’étend au sud-ouest du plateau de l’Iran et le sépare du bas et fiévreux Arabistan et des plaines marécageuses de l’ancienne Susiane. Ce pays est habité par différentes tribus laures — de là son nom général de Lauristan, — les Laures, les Bakhtyares, les Gens de derrière la montagne. Le plateau persan, ce sont des solitudes pierreuses, le désert, l’eau rare et distribuée comme au compte-gouttes. Le Lauristan, au contraire, ce sont des forêts, des pâturages, des sources jaillissantes. La difficulté du pays, les hautes montagnes, les vallées profondes et séparées par des crêtes difficiles à franchir ont donné à la race qui l’habite un caractère fortement marqué et qui, depuis trente ou quarante siècles, n’a guère varié. Dans le Bakhtyari, point de villes mais des villages, une grande indépendance vis-à-vis du pouvoir central et de tout pouvoir, du sauvage et du farouche dans le caractère comme dans les lieux, une division à l’infini entre tribus et clans, des rivalités de familles, des guerres de vallée à vallée, des pillages, des incursions soudaines, — de là, la nécessité de se fortifier chez soi et de tenir sa poudre sèche. Le Bakhtyari reconnaît l’autorité nominale d’une famille, celle de Semsan es Saltâneh, l’ilkhani des Bakhtyares, avec qui traite le gouvernement central, mais qui est combattue dans ses terres même par des factions. Les Bakhtyares ont toujours inquiété Téhéran. Ils aiment le pillage, descendent en bandes dans la plaine, razzient les villages, s’emparent des troupeaux, arrêtent les voyageurs et les caravanes sur les routes, puis remontent dans leurs inaccessibles vallées. Jamais le pouvoir central n’osa les y poursuivre. Il mena avec eux un jeu où l’astuce et la brutalité se mêlaient. Pendant trente-cinq ans, les chahs eurent à Ispahan, un gouverneur à poigne, Zill es Sultan qui contint les Bakhtyares dans l’ordre et la crainte et qui n’hésita pas à étouffer de ses propres mains l’ilkhani des Bakhtyares, attiré par ruse à la ville. Zill es Sultan ayant été chassé à la mort de son frère, le Chah Mozaffer ed din, les Bakhtyares s’emparèrent d’Ispahan et de là marchèrent sur Téhéran — un beau raid de cavalerie — qu’ils prirent en 1909 sous le commandement de Sardar Assad, le propre fils de l’ilkhani assassiné.

Ces Bakhtyares représentent donc dans notre XXe siècle le type séculaire des tribus persanes qui ont joué un rôle important dans l’histoire de ce pays. Tels ils sont aujourd’hui, tels ils étaient au temps où ils contraignaient Alexandre le Grand à leur payer un tribut pour traverser leur territoire.

Et maintenant nous allons leur rendre visite. Nous y allons comme hôtes de Sardar Assad, le héros de la conquête de Téhéran, aujourd’hui ministre de l’Intérieur. Nous irons jusqu’à sa résidence bakhtyare de Djouné Khound où son second fils, Zia Sultan, nous recevra. Djouné Khound, n’est qu’à quatre étapes d’Ispahan. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de voyager en voiture. Nous ferons le trajet à cheval ou à mule, lentement, au prix de mille fatigues, le long de sentiers difficiles.

Le chef de l’estimable corporation des muletiers nous amène des mules, préférables, assure-t-il, aux chevaux pour le voyage que nous entreprenons. Notre domestique, l’ingénieux Aziz, aura un cheval. Un second cheval portera nos bagages et nos vivres. Nous achetons au bazar deux belles selles persanes, de bois recouvert de cuir, relevées au pommeau et à l’arrière. Nous les regardons avec admiration et avec un peu de crainte. Que vaudront-elles à l’essai ? Comment nous accommoderons-nous d’elles après quelques heures de chevauchée ?

Le gouverneur d’Ispahan, bakhtyare aujourd’hui, nous offre quatre cavaliers de sa race comme escorte. Ils ne nous seront pas inutiles pour traverser les premiers contreforts des montagnes dont les habitants vivent de pillage. Nous aurons comme compagnon de voyage le docteur de Sardar Assad. Il a étudié la médecine à l’hôpital anglais d’Ispahan, puis a accompagné son maître à Paris. Il est marqué profondément de la petite vérole, porte un pince-nez, parle un peu l’anglais et très mal le français. C’est un grand patriote dans le cerveau de qui se mêlent confusément les thèses libérales à la mode aujourd’hui et les rêves impérialistes les plus fous. Il veut qu’on vote la Constitution à Téhéran et qu’on dote la Perse d’un Parlement. Cela fait, pourquoi la Perse qui régna pendant vingt siècles sur la moitié de l’Asie ne reprendrait-elle pas ses frontières anciennes ? Elle a eu Bagdad et Boukhara, et Merv et Samarcande et l’antique Bactriane, l’Afghanistan d’aujourd’hui. Pourquoi ne battrait-elle pas, comme le Japon, le voisin moscovite ? Les Persans n’ont-ils pas « le sang de Darius dans les veines » ? Et, pour nous convaincre, il tend vers nous son poignet, comme si nous allions voir dans le réseau veineux qui le sillonne quelque chose qui vient de Darius et que nous n’avons pas.


Un dimanche matin, à l’aube, tout est prêt ; les lits sont roulés, la malle fermée, les sacs de provisions bouclés et la petite caravane part pour Nedjefabad où nous devons coucher. Cependant, comme il y a une route (une route persane !) d’Ispahan à Nedjefabad, nous attendons l’après-midi pour gagner en voiture la première étape. C’est ainsi que commencent à l’ordinaire en Perse les voyages à cheval.

Vers midi on nous annonce une funeste nouvelle. La corporation des cochers nous refuse un équipage. Nous avons eu, il y a quelques jours, une affaire avec un cocher. Revenant de Djoulfa, il nous avait maladroitement versés dans un fossé, dont nous étions sortis sains et saufs, mais où sa voiture s’était brisée. Et nous avons refusé de payer la casse. Aussi la corporation des cochers nous a mis à l’index.