Dans le parc sont disséminés quelques pavillons où habitent les fils aînés de Zill es Sultan. Ce sont des installations d’été d’un goût assez raffiné.
Pendant qu’escorté du chef des eunuques et de nombreux serviteurs, je me promène, ma femme rend visite aux princesses. Elle les trouve inconsolables de l’exil du prince ; elles pleurent encore en pensant à lui. Depuis plus de deux ans qu’il les a quittées, elles se refusent à sortir de l’anderoun, même pour parcourir les jardins. Elles y envoient leurs enfants sous la garde d’eunuques.
Dans une allée, je rencontre cette troupe enfantine. Ah ! les curieuses et graves poupées. Il y a là trois fillettes et un garçon entre huit et dix ans. Deux des filles et le garçon portent des redingotes et des pantalons, mais elles ont des petits bérets sur la tête et il coiffe déjà la kolah nationale. La troisième fille a une robe à la mode d’il y a vingt ans à manches à gigot et le plus comique toquet en crêpe. Elle tient un éventail à la main et semble en tous points un singe habillé pour faire la parade sur un orgue de Barbarie. Ces enfants se promènent lentement, sans parler. Au-dessus de leurs têtes, des eunuques tiennent de grands parapluies ouverts pour les protéger du soleil. La présence d’un étranger les intimide ; ils me regardent avec effroi et, malgré les objurgations des eunuques, ne peuvent se décider à me saluer du traditionnel Salam aleïkoum.
Plus loin, dans la cour du pavillon où un des fils du prince m’offre un verre de thé, on m’amène encore des petits enfants. Ceux-là ont deux et trois ans au plus. De vieux serviteurs les portent dans leurs bras et les doigts menus des enfants s’accrochent dans des barbes blanches que le henné a rougies. Ainsi, en dehors de l’anderoun, seuls des vieillards s’occupent des enfants dans les beaux jardins que fleurit le lilas de Perse (admirable sujet à développer en vers dans la manière inimitable de Victor Hugo).
A la médresseh.
La médresseh du Tchahar-Bagh, la médresseh qu’a décrite Pierre Loti, l’incomparable école des prêtres — est-il au monde un collège d’une beauté plus pure et où tant d’éléments divers se mêlent et se fondent ! — nous est fermée. Depuis la révolution, l’esprit de cette école sacrée s’est exalté encore. Elle a toujours été conservatrice : elle est devenue ardemment nationaliste et xénophobe. C’est là que se réunissent les étudiants et les prêtres. Le fanatisme le plus louable y règne. Aussi notre hôte, le consul général de Russie, nous a-t-il recommandé de ne pas pénétrer cette année-ci dans la médresseh.
Or voici qu’un matin, montant à cheval dans le Tchahar-Bagh, un accident à une de nos montures nous oblige à mettre pied à terre. Le cosaque qui nous escorte ramène les bêtes au consulat et reviendra nous chercher en voiture. Cependant nous sommes devant la porte de la médresseh. Nous nous en approchons ; un pas encore, et nous sommes entrés. Le maître du café courtoisement nous salue. Du seuil, nous regardons la cour magnifique bordée de bâtiments où sont les chambres, en ruches d’abeilles, des étudiants ; chaque chambre a sa petite terrasse. Sur le côté droit, c’est une mosquée dont les revêtements intérieurs bleus luisent sourdement dans l’ombre ; au centre, une pièce d’eau rectangulaire, qui tient toute la longueur de la cour et à laquelle on descend par trois degrés en pierre, reflète en son eau calme les troncs tachetés de platanes deux fois centenaires, des églantiers en boules énormes et fleuries, les briques des murs, les faïences émaillées aux beaux dessins de la mosquée et le bleu inaltérable du ciel d’Ispahan.
Les quelques mollahs qui sont là dans leurs amples robes noires nous regardent et ne bougent pas. Enhardis, nous avançons et les saluons d’une inclination de tête à laquelle ils répondent. Devant cet accueil courtois, je me décide à prendre quelques photographies en couleur, les premières qui auront été faites ici. Un certain temps est nécessaire pour préparer l’appareil et je sens bien qu’il ne faudrait pas prolonger trop notre visite. Un mollah s’approche et regarde ce que je fais ; ce n’est pas la haine qui le pousse, mais la curiosité. Bientôt j’ai tout un rassemblement de turbans blancs autour de moi. Pour intéresser ces prêtres à mon travail, je leur offre de voir sur le verre dépoli l’image de la scène que je vais prendre. Ils hésitent, se consultent. N’ont-ils pas eu tort de me laisser installer mon appareil dans cette école sainte ? N’est-ce pas un sacrilège ? Mais la curiosité l’emporte. L’un d’eux se décide. Au moment de se couvrir la tête du voile noir, il recule avec effroi. Un docteur de la loi ne doit pas être souillé par le contact d’un objet appartenant à un étranger. Heureusement trouve-t-il un subterfuge. Il relève sa longue robe flottante et, s’en couvrant la tête, la jette sur l’appareil.
Nous passons plus d’une heure dans la médresseh, où maintenant les étudiants sont nombreux et, lorsque les gardes du consulat arrivent, ils n’en reviennent pas de nous voir converser amicalement avec les chefs du parti le plus fanatique d’Ispahan.