Fils de l’oncle, jettes-en deux,
Fils de l’oncle, jettes-en une et deux.
Certains de ces briquetiers ont une grande renommée comme chanteurs et nous entendons aujourd’hui celui qui est le plus réputé d’Ispahan.
Ainsi un bâtiment en construction à Ispahan est une ruche chantante. Le travail s’y fait avec une rapidité incroyable. Une douzaine d’ouvriers placent jusqu’à trois mille briques par jour et un palais aux murs larges de trois pieds est édifié comme par miracle en un mois alors qu’il en faudrait douze en suivant nos méthodes européennes.
A Bagh-Nô.
Bagh-Nô, le jardin neuf, était la résidence de Zill es Sultan, qui fut vice-roi de la Perse méridionale et maître de grandes richesses. Depuis la révolution, ce grand-oncle du petit Chah actuel est exilé. Il a été en Perse un des derniers, avec son demi-frère, Naïb es Saltâneh, à mener la vie à la façon large d’autrefois selon les traditions purement persanes. Il possède presque tous les villages dans la belle vallée du Zendeh-Roud ; il avait à Ispahan, dont il était gouverneur, une cour, une armée à lui qui inquiétait le Chah à Téhéran, de nombreuses femmes dans son anderoun, des centaines de serviteurs et, je crois, une quinzaine d’enfants.
Bagh-Nô est à une demi-heure du centre de la ville. La propriété entière, qui est vaste, est entourée de murs de pisé hauts de plus de quatre mètres. A la porte cochère, il y a des gardes. La porte franchie, on pénètre dans le jardin dont deux côtés sont aussi fermés par des murs. Il faut franchir une seconde enceinte pour arriver au pied d’un bâtiment élevé d’un étage qui est la résidence de jour. La séparation entre l’anderoun et le biroun est absolue. Un grand seigneur persan passe la nuit dans l’anderoun qui est un pavillon isolé, avec ses jardins, ses pièces d’eau, et n’y reçoit personne. Le jour, il est dans le biroun où les femmes n’apparaissent jamais, même voilées. Le Persan pratique ainsi dans sa rigueur le conseil du sage : Cache ta vie.
Pour pénétrer dans le biroun où le prince avait ses réceptions, on passe par des couloirs très étroits, précaution fort ancienne et toujours en usage, du reste non sans raison, contre une agression possible. On se trouve alors dans une petite cour avec des bâtiments sur les quatre côtés et au centre de laquelle il y a un bassin. Un escalier aux marches trop hautes mène au premier étage qui ne contient que deux ou trois pièces de dimensions assez modestes et une vaste galerie à la persane, c’est-à-dire tenant toute la largeur de la maison avec fenêtres des deux côtés. On ne voit pas à terre ici de beaux tapis anciens, mais des modernes assez ordinaires, les plus beaux et les plus fins étant de Senneh. Pour le mobilier, hélas ! un Persan riche de nos jours tombe dans de grandes erreurs. Il pense qu’en Europe le goût est meilleur ; aussi fait-il venir à grands frais des fauteuils, velours et peluche, de Vienne, et le triomphe est d’amener intacte à travers le désert, à dos de chameau, une glace de Saint-Gobain.
Les fenêtres du salon où nous sommes descendent jusqu’au parquet ; elles ouvrent sur un nouveau jardin que nous n’avons pas encore aperçu ; il est en allées droites bordées de très jeunes peupliers et fleuri, pour l’instant, d’une prodigieuse quantité d’iris noirs. Dans quinze jours les roses innombrables en parfumeront les parterres ; le printemps retarde cette année-ci et nous ne verrons pas à Ispahan la floraison des roses. Au centre du jardin rectangulaire, une tour et une pièce d’eau qui n’est pas creusée en terre, mais élevée à quelques pieds au-dessus du sol. Par-delà la pièce d’eau, un bois de peupliers, jeunes aussi, plantés symétriquement très près les uns des autres. Sur la gauche un mur dans lequel est pratiquée une grande porte qui s’ouvre sur le parc. Il est de peupliers non moins serrés, mais entre lesquels coulent de clairs ruisseaux qui dessinent cent méandres. Rien n’égale l’ingéniosité des jardiniers persans dans l’usage qu’ils font de l’eau, dans la façon dont ils dessinent les ruisseaux, les canaux, les bassins et les cascades. Les arbres et l’eau, voilà le grand luxe de la Perse désertique et rocailleuse où jamais un arbre ne pousse que par les soins de l’homme.