A deux heures du matin, nous nous arrêtons au dernier relais avant Ispahan, et là, sur la route, en plein air, nous dormons en attendant l’aube. Nous sommes à près de dix-sept cents mètres d’altitude ; il fait froid, mais la nuit est splendide. Lorsque la lune s’abaisse à l’occident et que le levant commence à s’éclairer de vapeurs rouges, nous réveillons un cocher et faisons atteler les chevaux. A partir de Gez, nous sommes dans la plaine fertile d’Ispahan ; le dernier contrefort des montagnes bakhtyares s’élève à notre droite ; puis c’est la large vallée qu’arrose le Zendeh-Roud, « l’eau vivante ». D’ici à la ville, c’est lui qui donne la richesse au pays ; nous ne sortons plus des campagnes bien cultivées ; mille canaux d’irrigation les traversent en tous sens ; ici poussent le blé, l’avoine, le maïs, et surtout le pavot blanc, qui bientôt va dresser vers le ciel sa petite coupe pure. Le trajet en voiture est difficile, car ruisseaux et aqueducs flanquent les deux côtés de la piste étroite, et parfois la coupent. Les ponts sont souvent effondrés. Nous passons auprès de beaux colombiers anciens ; bien qu’ils soient aux trois quarts ruinés, des vols de colombes s’en échappent encore à l’heure où le soleil se lève.

A travers les arbres, on aperçoit, toujours plus nets, les terrasses, les voûtes, les dômes des mosquées, et, les dominant toutes, bleue dans l’azur du matin, la mosquée royale de Chah Abbas.

Déjà, nous sommes entre les murs des faubourgs ; les âniers poussent leurs ânes dans l’eau pour nous faire place ; des femmes juchées sur les bâts des bourriques s’effraient ; même cachées sous le voile, elles détournent la tête pour que nous ne puissions deviner la forme de leur visage… Nous franchissons les portes étroites. L’ancienne capitale des Séfévis s’éveille gaiement ; les bazars sont joyeux de mille bruits matinaux ; les artisans se rendent à leur travail ; les marchands ouvrent les cadenas qui ferment la devanture des boutiques, les porteurs d’herbes crient leurs salades et leurs légumes. Nous suivons des rues qui serpentent le long d’un ruisseau bordé d’arbres, puis traversons des bazars étroits ; c’est maintenant une allée large ; derrière des murs en pisé, le drapeau de Sa Majesté britannique frissonne à la brise du matin ; encore un bazar difficile, et enfin le consulat général de Russie où nous faisons notre entrée à sept heures.

Il est construit à la manière d’une belle demeure persane. Les bâtiments principaux entourent un vaste jardin intérieur, le jardin des fleurs opposé au verger voisin : le Goulistan et le Boustan. Autour du Goulistan sont les bureaux, l’habitation du consul général, les appartements des hôtes, le hammam et toutes sortes de dépendances. Dans une cour voisine, et que l’on ne voit pas, logent les domestiques russes et le peloton de magnifiques cosaques qui gardent le consulat.

Nous avons notre appartement : nous pouvons à notre gré manger chez nous ou à la table du consul ; si nous voulons sortir, des chevaux sont à notre disposition, et des ghoulams persans ou des cosaques russes pour nous accompagner. Nous sommes libres de nos heures et de nos promenades. On pratique une magnifique hospitalité au consulat général de Russie à Ispahan.


Les maçons d’Ispahan.

Au Tchahar Bagh (les Champs-Élysées d’Ispahan, avec le pavillon des Huit Paradis, la médresseh fameuse où l’on instruit les mollahs, et d’autres palais encore) on élève en ce moment un collège pour les Pères français de la mission. Les maçons y travaillent et voici la scène qui s’offre à mes yeux un matin que je me promène dans cette belle et poétique avenue.

Sur le mur qu’ils construisent et qui a trois pieds d’épaisseur, il y a une dizaine de maçons. Les uns répandent du mortier sur le plateau du mur ; les autres posent les briques sur le lit de mortier. A terre, une douzaine d’ouvriers envoient à la volée, une à une, les briques aux maçons qui, au sommet du mur, c’est-à-dire à sept ou huit mètres de hauteur, les demandent. Rien ne peut donner une idée de l’élégance du geste avec laquelle l’aide jette la brique en l’air et de la manière dont l’ouvrier sur le mur la reçoit. Il semble la cueillir comme si elle était une fleur. Les jongleurs les plus adroits n’exécutent pas leur tour avec une grâce plus parfaite ; ces maçons jouent pour la joie de nos yeux. Et afin de régler le rythme du jeu, ils chantent en travaillant. Le maçon sur le mur demande les briques dont il a besoin en des rimes enfantines qui disent à peu près ceci :

Fils de l’oncle, jette une brique,