En pleine nuit, nous quittons Mourchekar, non sans peine, car le maître de poste nous refuse des chevaux alléguant qu’il y a des voleurs dans le désert et que nous serons détroussés (ce dont il ne se soucie mie) et ses chevaux volés (ce qui le touche directement).
La lune qu’Omar Khayyam a chantée brille sur nous comme elle brillera sur nos tombeaux, et bientôt nous nous endormons.
Je suis réveillé soudain par des voix à mon oreille. J’ouvre les yeux. Deux hommes, pieds nus, le fusil à la main, courent à côté de la voiture (qui ne va pas vite), répétant sans cesse les mêmes mots : « Poul bede, poul bede » (Donne de l’argent, donne de l’argent).
« Ah, me dis-je, le maître de poste n’a pas menti. Pour une fois, par hasard, il se rencontre avec la vérité. Voici les voleurs annoncés depuis si longtemps. »
Que faire ? Ils ne sont que deux, armés de fusils. J’ai mon revolver, tout petit il est vrai. Je suis Européen, j’ai plus de sang-froid qu’eux, une décision plus rapide. Si j’en blesse, ou si j’en tue un, l’autre s’enfuira. La menace même de mon revolver suffira. Mais que cette aventure est désagréable ! Des histoires sanglantes ! J’en ai horreur. Enfin, je n’ai pas le choix. Le malheur est que je suis couché sur mon revolver qui est dans la poche de derrière de mon pantalon. Il faut me retourner sans hâte, glisser ma main jusqu’à ma poche, sortir doucement le revolver et le mettre tout à coup sous le nez d’un des bandits. S’il ne tombe pas à plat ventre sur le sable, ma foi, tirer !
Je commence donc à opérer une lente conversion comme si je dormais encore. Mais tandis que je me retourne, je réfléchis : Ces gens n’ont pas l’air très méchant. Et puis quand a-t-on vu deux Persans attaquer la voiture d’un Européen ? Il faut se mettre à quinze ou vingt pour tenter une entreprise pareille. Et, au moment de prendre mon arme, j’appelle Aziz qui dort sur le siège.
Aziz se remue, regarde les deux hommes qui courent à côté de nous et se met à causer avec eux. Cependant le cocher, réveillé, lui aussi, arrête ses bêtes.
— Ce sont d’anciens gendarmes, monsieur, me dit Aziz. Ils ont perdu leur place depuis la révolution et ils meurent de faim. Aussi implorent-ils de vous une aumône.
Au lieu de tirer mon revolver, j’empoigne le sac où sont nos tomans et nos krans. J’offre à ces pauvres gens un peu de monnaie et une cigarette. Nous faisons un bout de conversation sous la lune qui décidément ne brillera sur nos tombeaux que plus tard, quand l’heure viendra…