Nous poursuivons notre route avec lenteur. Au matin, nous apercevons au loin sur notre gauche les murs et les dômes de Kachân. Des détonations nous arrivent faiblement. Déjà, à la maison de poste, on nous a dit qu’il y a la guerre civile à Kachân. Ce serait un curieux spectacle, car les Kachânis passent pour les plus poltrons des Persans et on a mille anecdotes plaisantes à leur sujet. On raconte l’histoire du régiment de Kachânis que Nasr ed din renvoyait dans ses foyers, mais qui, effrayé à l’idée de traverser le désert, demanda une escorte de soldats pour l’accompagner.

Le bruit de la fusillade augmente. Le cocher ne veut plus avancer. Il faut le menacer pour qu’il se décide à gagner Kachân. Nous apercevons quelques fidaïs du Caucase, noirs et poussiéreux, accroupis derrière des murs par-dessus lesquels ils tirent sur la ville distante de cinq cents pas. Heureusement logeons-nous tout près d’ici dans la maison du télégraphe indien dont les soldats de la révolution viennent d’abandonner l’abri pour se porter en avant. L’agent anglais, un Arménien, nous raconte l’histoire dont un épisode vient de se passer sous nos yeux.

Il y avait à Kachân un chef de partisans, nommé Naïb Houssein. Il vivait souvent dans la montagne où il n’y a point de loi, levait des contributions dans les villages et pillait les voyageurs. Lors de la révolution de l’an dernier, le vieux Naïb (il a soixante-dix ans) se déclara pour le Chah détrôné ; il prit la montagne et inquiéta fort le gouverneur libéral de Kachân. La plupart des agressions à main armée sur la route d’Ispahan furent son fait. Finalement le gouvernement préféra traiter. Il fit savoir à Naïb Houssein que le passé était oublié et que la permission de rentrer à Kachân lui était accordée. Naïb qui n’est pas né d’hier revint à la ville, mais entouré de ses six fils et la carabine sur l’épaule.

Six mois passèrent en paix. Le gouvernement de Téhéran conçut alors le projet de s’emparer de son vieil ennemi endormi par une longue quiétude. Il envoya rapidement et dans le plus grand secret, trente fidaïs caucasiens qui arrivèrent près de Kachân deux heures avant nous. Là, ces braves usèrent d’une tactique prudente. Au lieu d’avancer sans bruit jusqu’à la maison de leur ennemi qui sommeillait et de l’emporter par surprise, ils ouvrirent le feu sur Kachân à un kilomètre de distance, dirigeant au hasard leurs balles sur le quartier où demeure Naïb Houssein. Celui-ci eut le temps de préparer sa défense. Ne sachant si les portes de la ville étaient gardées, il se barricada chez lui et, à tout hasard, fit seller son cheval et ceux de ses fils. De part et d’autre, on continua à tirailler dans la nuit. Lorsque les Caucasiens enhardis s’approchèrent de la maison de Naïb, mal leur en prit. D’une main assurée le vieux partisan et ses fils en tuèrent quatre, en blessèrent cinq autres et, profitant du désarroi causé par des pertes si considérables, sautèrent à cheval et gagnèrent la montagne. Ainsi finit une des plus terribles et sanglantes batailles dont la Perse gardera le souvenir et notre bonne fortune voulut que nous en fussions les témoins.

Dans l’après-midi, le calme étant revenu, nous allons à travers la ville jusqu’au quartier israélite. Nous y arrivons par des ruelles étroites bordées de hauts murs. Des enfants demi-nus se bousculent dans nos jambes pour nous voir de plus près. Une porte poussée et nous pénétrons dans la cour intérieure d’une maison où nous ne sommes pas attendus. Ah ! le ravissant spectacle !… A notre approche de grandes jeunes filles se lèvent et bondissent comme un troupeau de biches surprises. Elles courent chercher les voiles qui les cacheront. Nous apercevons de grands yeux noirs étincelants sous l’arc irréprochable des sourcils, des bouches adolescentes, des dents blanches, des profils nobles de Rachels bibliques, de beaux et frais visages aux traits réguliers, aux chairs mates et ambrées. Quel âge ont ces filles de Jephté ? Douze, quatorze, quinze ans… Vite, elles s’enveloppent avec une grâce inimitable dans des voiles violets ou roses. Les unes se tiennent immobiles et droites ; les autres fuient et l’on voit la plante de leurs pieds souples teinte au henné. Dans l’ombre chaude, leurs silhouettes se détachent sur les tons mastic des murs en pisé ; un rayon de soleil vient frapper le petit bassin d’eau creusé dans les dalles de la cour, et le ciel d’un bleu de turquoise sombre fait un toit à ce tableau charmant.


Quelques heures plus tard, nous entrons dans l’immense désert qui s’étend à l’est et au sud de Kachân au moment où le soleil se couche et où les sables se transforment un instant en poussière d’or. Le désert ici, ce sont des dunes peu élevées que le vent a formées ; les roues de la voiture s’enfoncent ; les chevaux avancent avec peine. A notre droite, une chaîne de montagnes couvertes de neige. Là-bas où la plaine finit, à une demi-lieue de nous, une ferme. On dit que Naïb Houssein et ses fils s’y sont réfugiés. Le cocher tremble de peur. Par contre un gendarme que le gouverneur nous a donné reste indifférent. Si nous sommes attaqués, il prendra la montagne avec Naïb Houssein et gagnera ainsi sa vie mieux qu’au service du gouvernement. Il nous quitte au premier relais. La nuit est venue, le ciel s’illumine, la lune se lève et nous éclaire presque comme en plein jour. Nous continuons avec lenteur notre chemin, doucement bercés sur le sable épais ; le cocher pendant des heures chante d’une façon nasillarde et triste entre ses lèvres fermées ; parfois on entend les sonnettes de chameaux qui passent au loin. Nous dormons et rêvons sous la voûte étincelante du ciel.

Vers quatre heures du matin, comme je me retourne sur mon étroite couche, je suis surpris par l’apparition à l’horizon rouge du levant d’un astre énorme, éblouissant, qui flamboie à peine élevé au-dessus de la terre. Est-ce la comète annoncée ? Est-ce un météore ? C’est simplement Vénus qui, près de l’horizon et dans le ciel pur du haut plateau persan, semble dix fois plus grosse que Jupiter dans nos climats occidentaux.


A midi, en pleine montagne, nous arrivons au col de Tarkh, dit col des Voleurs, car les brigands bakhtyares y attendent souvent voyageurs et caravanes. Nous traversons le col sans encombre et, avant le coucher du soleil, sommes à Mourchekar, gros bourg à l’entrée de la plaine d’Ispahan. Nous y passons quelques heures en compagnie de M. Bril, consul d’Angleterre à Chiraz, que nous rencontrons au caravansérail. Il a été attaqué entre Chiraz et Ispahan. Pourtant il avait avec lui douze cipayes indiens et autant de soldats persans. Mais une tribu nomade, les Kouhgelais, l’ont assailli et lui ont tué deux hommes.