— Adieu, Morteza.

VIII
DE TÉHÉRAN A ISPAHAN

Téhéran, Avril 1910[2].

[2] Je suis revenu en Perse au mois de mars 1910 et y suis resté jusqu’en juin, cette fois-ci pour visiter Koum, Ispahan, le Bakhtyari et Hamadân.

Depuis que la révolution a amené le désordre et l’insécurité sur les routes, il y a beaucoup moins de voyageurs qui se risquent à traverser le pays. Nous avons pourtant beaucoup de peine à trouver une misérable voiture pour nous mener à Ispahan et nous voici une fois de plus dans le désert. A Téhéran on nous a rebattu les oreilles d’histoires de voleurs auxquelles nous avons prêté peu d’attention. Maintenant que nous avons quitté la ville, elles nous reviennent à la mémoire. Ici personne pour nous protéger. Que nous arrivera-t-il ? Nous y pensons, sans angoisse, du reste, et ce n’est pas cela qui nous empêche de dormir. Dans le désert, on arrive vite à un excellent état d’esprit : on cherche à éviter les cahots, à trouver sur son mince matelas sa longueur et sa largeur. Voilà les choses dont un homme sage s’occupe tout d’abord. Le reste, ce qui est possible seulement, on y veillera plus tard.

A la tombée de la nuit, nous traversons des chaînes de collines rocheuses. Sous un ciel noir, menaçant, où la lumière meurt, la route descend brusquement entre des rocs jaunes, déchiquetés, aux formes hostiles et semble le chemin même des enfers. La voiture s’y précipite dans un grand bruit de ferraille. Puis c’est la nuit, la pluie, le froid, montées et descentes, grincements de roues sur les pierres, plaintes des ressorts fatigués, arrivées dans les relais endormis ; les appels d’Aziz pour réveiller les cochers ; des cris, des injures ; puis de nouveau le silence et le cahotement monotone dans le désert.

Au matin, du haut d’une colline, nous apercevons un point doré qui scintille dans le lointain. C’est le dôme de la très sainte mosquée, la Fatmeh de Koum. Et sur la colline des centaines de petits tas de pierres disent que les pèlerins ont marqué ici le point d’où ils ont vu pour la première fois le but de leur pèlerinage et la fin prochaine de leurs fatigues. J’ai noté que les pèlerins persans ont une vue excellente et plus qu’humaine, car on trouve ces petites pyramides de pierres à des distances énormes de Koum, en des endroits d’où, avec une parfaite jumelle, il est impossible de découvrir le dôme doré de Sainte-Fatmeh. Les yeux de la foi l’emportent sur les instruments d’optique.

A Koum, nous pouvons approcher de la célèbre mosquée dont les abords mêmes nous étaient interdits il y a cinq ans. Nous avançons sur la place où s’ouvre la porte principale et que dominent les minarets. Les gens ne songent pas à nous jeter des pierres. Je fais des photographies et ils ne m’arrachent pas mon appareil. La place où nous sommes est un pauvre cimetière abandonné. Des pierres à peine dégrossies marquent la place des tombes. Pas un arbre ne les ombrage, pas une fleur ne les orne. Le champ de la mort est un champ désolé. Les Persans chyytes sont bien éloignés de partager les sentiments des musulmans sunnites. Chez ceux-ci les cimetières sont les plus émouvants des jardins et placés, autant qu’il est possible, en des sites d’où la vue s’étend au loin, au flanc d’une colline, au bord d’une rivière. C’est un lieu de méditation dans un noble paysage ; les vivants se réunissent auprès des morts. Mais en Perse, au centre même d’une ville sainte, les passants, les troupeaux piétinent les dalles funéraires.

Nous ne nous arrêtons pas à Koum, puisque je ne puis pénétrer dans la mosquée qui renferme des trésors, et une heure avant le coucher du soleil, nous voici repartis. La traversée de l’étroit bazar est difficile à notre voiture attelée de quatre chevaux. Nous n’y passons pas sans détruire quelques éventaires. C’est l’heure où, au-dessus des réchauds pleins de braise, les rôtisseurs font tourner des morceaux d’agneau enfilés sur des broches, où les boulangers collent sur la paroi supérieure d’un four conique les minces tranches de pain sans levain. Une odeur de poivre et de viande grillée emplit le bazar. Les marchands, le kalyan à la bouche, les pieds cachés sous l’ample robe, nous regardent sans curiosité. Nous passons une place, puis c’est un nouveau bazar tortueux ; un coureur marche devant nous pour ouvrir le chemin. Il suffit d’un âne chargé de lavande ou de thym aromatique pour nous arrêter jusqu’à ce que l’ânier ait poussé la bourrique et son faix parfumé dans l’embrasure d’une porte. Il y a beaucoup de ruines autour de nous. Ici, de grands murs sont effondrés ; là, s’ouvrent de vastes catacombes. Voici des minarets de l’époque mongole, à la flèche pointue couverte de briques bleues et coiffée d’un nid énorme de cigognes. Et de nouveau des maisons écroulées… Il faut une heure pour sortir de Koum, et c’est le désert, les montagnes, la nuit, un orage violent qui nous accable.

Un peu plus tard, au relais, l’orage a fui ; une lune ronde, éclatante, éclaire les terrasses du caravansérail, les files de chameaux arrêtées près du puits, les montagnes voisines et, au-dessous de nous, la plaine que nous venons de quitter.