— Seigneur, lui répondit Hâfiz en s’inclinant, c’est par l’effet de telles largesses que tu me vois réduit à l’état où je suis.
Morteza, depuis que nous voyageons en Transcaspie et en Transoxiane, est agité d’une fureur pieuse. Nous sommes dans les fêtes du jour de l’an israélite. En pays étranger, il se sent le besoin de vivre ces grandes journées traditionnelles avec ses coreligionnaires. Il a pleuré à Méched parce que j’ai eu la cruauté de partir un jour où un bon Israélite doit faire pénitence et jeûner avec les siens. Bien qu’il soit le plus médiocre des domestiques, je ne puis me passer de lui, car il doit ou me chercher de l’eau chaude pour que je me rase, ou préparer le samovar, ou aller chez le fruitier m’acheter du raisin. Aussi n’a-t-il jamais les vingt-quatre heures qu’il lui faudrait pour purifier son âme. Et il se désole. Comment son maître dont il connaît la bonté peut-il lui causer de tels tourments ? Chaque jour, il y revient et, de sa voix nasillarde, il me dit en phrases entortillées, avec mille formules de politesse, qu’il est invité chez Mordecai ou chez Rabbi pour un repas selon les rites.
A Samarcande, je lui laisse plus de liberté, car je suis dans un hôtel où, avec beaucoup de patience, j’arrive quelquefois à me faire servir. Ah ! les hôtels de Samarcande sont bien curieux. Le premier où je me suis rendu était une maison louche assez crapuleuse. Quand j’y suis arrivé à neuf heures du matin, tout le monde dormait encore et je ne pus me faire ouvrir. J’en ai trouvé un autre plus décent. On n’y voit jamais personne. Les hôtes vivent, sans doute, chez eux, y mangent, y font la fête. On rencontre parfois dans un corridor une femme à peine habillée ; et la nuit il arrive soudain qu’un grand tapage éclate (un scandale, comme disent les Russes) et l’on apprend ainsi que l’hôtel est habité.
Morteza ne mange jamais à l’hôtel où la nourriture n’est pas kacher. Il a vite fait de trouver des juifs avec lesquels il se lie. Il m’apporte un matin la nouvelle que je suis invité chez Youssef, que ce Youssef est l’honneur et la richesse de la communauté juive à Samarcande, que c’est aujourd’hui la fête des tentes que les juifs célèbrent en souvenir de leur sortie d’Égypte et que Youssef, qui respecte la France, tient à offrir l’hospitalité en ce jour à un Français.
J’accepte de me rendre chez Youssef, à la grande joie de Morteza. J’ai amélioré sa garde-robe à Samarcande ; il a des souliers neufs, un pantalon décent et une redingote dans laquelle il se prend pour un docteur de la loi. Aujourd’hui il est heureux de toutes manières ; il célébrera dignement la fête des tentes ; il introduira son maître bien-aimé chez un riche coreligionnaire ; l’éclat de la fortune de Youssef rejaillira sur le pauvre Morteza ; et enfin il se montrera aux siens dans sa gloire comme le serviteur et presque l’ami d’un grand seigneur étranger qui voyage en Orient, qui est reçu par les princes et par les rois et devant qui aucune porte ne reste fermée (le grand seigneur, c’est moi !).
Nous nous rendons en voiture chez Youssef. Le trajet est long, car les Russes en pays conquis n’habitent pas avec les indigènes, mais construisent à quelque distance de la ville ancienne un quartier neuf qui n’est qu’à eux. Nous passons près des ruines de la Samarcande d’autrefois, de l’Afrasiab dans les sables de laquelle on trouve encore des monnaies d’or et des terres cuites grecques. Nous arrivons enfin à la demeure de Youssef. Il nous reçoit sur une galerie où je fais la connaissance de sa grasse femme et d’une nichée d’enfants turbulents et sales. Dans l’angle de la galerie, un abri en branches avec leurs feuilles vertes représente la tente sous laquelle campèrent les Hébreux lorsqu’ils quittèrent le pays d’Égypte pour s’en aller dans la Terre promise. Mes hôtes m’offrent avec infiniment de bonne grâce toutes sortes de gâteaux et de pâtisseries tels qu’on les fait de tout temps pour cette fête et que Morteza mange avec le double plaisir d’un croyant et d’un gourmet.
Nous restons assez tard sur cette terrasse. Youssef voudrait me garder toute la nuit sous la tente. Mais l’hôtel, si médiocre soit-il, me paraît encore préférable et je les quitte, leur laissant Morteza qui, dans sa gratitude, me baiserait les mains si je lui en donnais la permission.
Quelques jours plus tard, c’est le départ, la rentrée à Paris où Morteza aimerait tant aller avec son cher maître. Nous nous séparons, un soir, à la gare de Samarcande. Je fais une étape de plus vers l’Orient ; je passe par Tachkend. Son chemin se dirige vers l’ouest par Askhabad, Krasnovodsk, Bakou et Enzeli. Il a de l’argent dans son portefeuille. Il va retrouver son père aveugle et sa mère qui ne veut pas travailler. Ils sont là sur le seuil de leur porte à pleurer le fils disparu qui est parti sans leur laisser des petits-enfants. Il est debout, en face de moi, sur la plate-forme d’un wagon de troisième, maigre, ses yeux chassieux remplis de larmes. Je sens qu’il s’en faut d’un rien que dans l’excès de son émotion, il ne se précipite à mes pieds (ou dans mes bras !) et ne me fasse une scène ridicule.
Un coup de cloche et le sifflet de la locomotive me sauvent ; le train lentement part dans la nuit.