Samarcande est une cité impériale. Là, a régné un des surhommes des temps modernes. De là, il a exercé son pouvoir sur près de la moitié du monde civilisé, — l’émir Teymour Leng, ou le Boiteux, que nous appelons Tamerlan.

Les rues sont larges et les monuments magnifiques, parmi lesquels de nombreux mausolées où furent enterrés les membres de la famille de Tamerlan. La plupart sont en ruines, mais le Réghistan a gardé à peu près intactes son école et ses mosquées. C’est là qu’il faudrait lire les mémoires, les Institutes que l’émir Teymour a écrites lui-même et dans lesquelles il raconte sa difficile et hardie ascension au trône. Ce grand homme de guerre, chevaleresque et lettré, est une des figures les plus attirantes de l’histoire. Il savait attendre et avait médité la maxime de son conseiller spirituel : « La science de gouverner est faite d’une part de patience et de constance, et d’une part de négligence feinte ; c’est l’art de paraître ignorer ce qu’on sait ». Mais il avait le sang vif et on le voit, empereur, accepter le défi d’un vassal et courir au duel suivi seulement d’un trompette et d’un écuyer. Au comble de la gloire, il s’arrête à Damas pour converser avec le grand historien arabe, Ibn Khaldoun, — l’entrevue à Weimar de Napoléon et de Gœthe. Il mourut à Samarcande, âgé de soixante-douze ans, en 1405, et fut enterré à peu de distance de la ville dans une mosquée qu’il avait fait construire.

Il faut gagner cette mosquée à cheval ou en voiture par des chemins creux bordés de haies et d’arbres très vieux. De loin je vois dans le ciel clair la coupole aux belles faïences bleues au-dessus des platanes que l’automne dore. La pierre tombale de Tamerlan, deux blocs immenses de néphrite vert foncé, est, suivant sa volonté, près de celle de son précepteur et conseiller spirituel, le moine Séid Berké, car ce conquérant, devant lequel l’Asie tremblait, savait que l’esprit mène le monde et que sans l’intelligence il n’est ni victoire éclatante ni conquête durable.

Comme je mange des raisins dans un petit café en plein air près de la mosquée, je me souviens d’une anecdote que j’ai entendu raconter à Téhéran.

Lorsque l’émir Teymour Leng fit la conquête de la Perse à la fin du XIVe siècle, le poète Hâfiz vivait encore à Chiraz. Ses vers étaient connus dans tout l’Orient musulman. Il avait écrit, en particulier, un distique célèbre dans lequel, parlant de l’adolescente qu’il aimait, il disait :

Pour la perfection de son grain de beauté, pour cette Turque de Chiraz

Je donnerais Boukhara et Samarcande.

L’émir Teymour, lorsqu’il entra à Chiraz, fit chercher Hâfiz. On le trouva à moitié ivre dans une taverne où il buvait du vin. Il était couvert de vêtements en haillons.

On l’amène devant l’émir entouré de ses officiers et d’une cour brillante. Teymour Leng regarde le poète et son attirail misérable, et lui dit d’une voix sévère :

— C’est toi, tel que tu es là, qui te permets de disposer en présent de ma Boukhara et de ma Samarcande ?