Boukhara, c’est ce qu’il y a de plus coloré dans l’Orient musulman. Ah ! on n’aime pas ici les arrangements blancs et noirs que recherchent chez nous ceux qui n’ont pas le sens de la couleur. Les Sartes se jouent des plus grandes difficultés et leur ville offre une étonnante féerie de tons éclatants juxtaposés avec une sûreté de touche qui déconcerte. Robes, ceintures, turbans servent à composer un tableau dont les couleurs vibrent dans l’ombre chaude du bazar que traversent quelques étroits rayons de soleil pareils à des baguettes lumineuses. Le quartier des turbans est le plus beau de tous ; les calots que l’on porte sous le turban sont faits de soies brochées, garnis de galons d’argent et d’or. Ils sont piqués sur les murs qu’ils décorent, comme des fleurs d’une forme inattendue. Tandis que je m’y promène, un seigneur passe à cheval avec une escorte. Celui-là vient tout droit d’une miniature persane. Il est vêtu d’une somptueuse robe en brocart d’or. Sur son turban se dresse une aigrette. Il porte au côté un cimeterre dont la poignée est ornée de pierres précieuses ; des gardes armés l’entourent. Il traverse fièrement le bazar. C’est le chef de la police de Sa Majesté l’Émir.

Je m’assieds sur le seuil des boutiques ; je pénètre dans les maisons des marchands ; je bois avec eux du thé exquis de Chine ; nous fumons ; les chapelets s’égrènent sous nos doigts ; des coffres cerclés de fer, on me sort lentement et avec beaucoup de cérémonie des étoffes anciennes pareilles aux tissus que l’on décrit dans les Mille et une Nuits.

A la fin de la journée, je vais sur la place publique. Là, près de la pièce d’eau, des arbres centenaires ombragent les dalles fraîchement arrosées ; les marchands et les oisifs s’y réunissent ; des vendeurs de sorbets, de thé ou de café circulent dans la foule bigarrée. Les gens se pressent autour des conteurs qui continuent une histoire surprenante commencée la veille et que coupent les Ya Allah ! étonnés des auditeurs. Le soir tombe sur les beaux bâtiments de pierre qui bordent le Réghistan et sur les chênes verts le long des bassins dont l’eau déjà reflète les premières étoiles. Le couvre-feu va sonner. Mon guide me rappelle avec politesse que je ne puis rester à Boukhara pour la nuit et qu’il est temps de regagner mon hôtel à Novo-Khogan.

Je monte un jour jusqu’aux prisons qui sont célèbres. C’est là que l’émir qui régnait il y a trente ans et plus plongea dans ce qu’on appelait le trou à punaises le représentant officieux de la Russie, M. Struve. Il fallut une expédition pour le délivrer. Cette insulte coûta à l’émir son indépendance.

Une nuit encore de chemin de fer, et j’arrive à Samarcande. Au milieu du trajet, on franchit l’Amou-Daria, ou l’Oxus, fleuve historique qui a longtemps servi de frontière entre l’Asie centrale et la Perse arienne. Des chants entiers du Livre des Rois, de Firdousi, le paradisiaque, racontent les combats qui se sont livrés ici, au printemps, alors que le désert devient comme un tapis de soie. La lutte séculaire du Touran contre l’Iran, des Mongols et des Turcs contre les Ariens, a eu les rives de l’Oxus comme témoins. A la clarté de la lune qui éclaire le paysage d’une vive lumière, je regarde les bords marécageux du fleuve et ses eaux qui roulent les boues de l’Afghanistan. Il faudrait s’arrêter ici, attendre un des bateaux qui passent à intervalles éloignés et descendre le fleuve jusqu’à la lointaine Khiva, presque inconnue ; de là gagner le lac Aral, le traverser et retrouver le chemin de fer du Turkestan qui me mènerait à Orenbourg. Ce serait trois semaines de voyage encore, et le temps me manque, et il faudrait renoncer à Samarcande !

Je passe, le cœur serré. Reviendrai-je jamais sur les bords de l’Oxus ?


Samarcande.

Boukhara est toute semblable à un de ces beaux faisans dorés que j’ai vus se promener dans les champs autour de la ville.

Ispahan, c’est le raffinement d’une capitale ornée par les Séfévis, amis des arts.