Mais, ici, une certaine gêne. Il y a un obstacle que je ne connais pas. Mon invitation est refusée.
Quelques heures plus tard au Casino, je cause de ma visite avec un capitaine qui habite le même hôtel que moi et lui demande des renseignements sur mes hôtes de l’après-midi. Mon homme est, à son tour, un peu embarrassé, puis, prenant son parti, il me raconte l’histoire suivante :
— Notre camarade C… est un garçon que nous aimons tous et sa femme, Maria Nicolaevna est une délicieuse créature. Malheureusement C… est joueur. Il est allé dernièrement à Askhabad, pour affaire de service, avec de l’argent du régiment. Il a perdu cet argent au jeu. On a étouffé le scandale, mais on l’envoie dans une garnison sur la frontière du Pamir. Ils sont ruinés et cherchent à vendre les rares objets qui leur restent. Ils espéraient s’arranger avec vous. Songez-y, un Français, ici, à Merv, et qui court les boutiques ! Ils se croyaient riches à nouveau… A propos, avez-vous acheté chez eux ?
Je pense à cette jeune femme qui m’a reçu si aimablement, qui m’a offert du thé et qui a fait en sorte que je ne puisse soupçonner l’amère déception que mon refus de prendre ses tapis lui causait.
Pauvre petite Maria Nicolaevna.
Boukhara.
Une courte nuit de chemin de fer, et me voici à Boukhara. Je ne suis plus habitué à couvrir tant de chemin avec si peu de fatigue. Le train s’arrête à la station de Novo-Khogan où logent les Russes et les Européens. L’émir reconnaît la suzeraineté russe. Mais l’agent civil de l’Empire habite à Novo-Khogan et je dois avoir son autorisation pour circuler dans le pays.
Il me reçoit de la façon la plus aimable et n’élève aucune difficulté pour mes visites à Boukhara. Même, comme la ville ancienne est un réseau inextricable de rues et de ruelles dans lesquelles je me perdrais, il met à ma disposition un Sarte connaissant les lieux et les gens. Il n’ajoute pas que mon guide chaque soir lui rendra compte de mes faits et gestes. Qu’importe ? je ne viens pas ici pour nouer des intrigues politiques ; je m’accommoderai fort bien de cette surveillance qui, au moins, n’est pas occulte.
Mon Sarte a une figure fine et pensive ; il est vêtu de la façon la plus élégante. Misérable Morteza, de quoi as-tu l’air auprès de ce nonchalant jeune homme si bien paré ?