Merv.
Il y a la ville moderne. Elle se trouve à une assez grande distance de la Merv ancienne qui fut détruite de fond en comble au XIIIe siècle, lors de l’invasion des Mongols conduits par Gengis-Khan. C’était une des grandes villes d’Asie, et célèbre par sa culture. La population fut entièrement massacrée et la bibliothèque, connue dans tout l’Orient, brûlée avec un dommage irréparable pour la civilisation, car, des hommes médiocres, il est au pouvoir de n’importe quels rustres accouplés d’en procréer en une rencontre hasardeuse, mais une œuvre belle, un tableau, une statue, un livre écrit et décoré avec art, il faut la collaboration des siècles et des esprits les plus délicats pour les produire. Une fois détruits, comment les remplacer ?
De la Merv de toujours, et des Séleucides, et des Arabes (Haroun al Raschid y avait son tombeau), il ne reste que quelques ruines éparses dans les sables où les chèvres même ne trouvent pas à brouter.
Merv aujourd’hui est une petite ville sans intérêt sur les marches de l’empire ; — fonctionnaires et officiers oisifs peuplent les rues et les cafés. Aux jours de marché, elle s’emplit d’une foule pittoresque de Turcomans, venus pour vendre la laine de leurs moutons. Ce sont de hardis cavaliers et ils montent de belles bêtes élégantes et racées, très recherchées dans toute l’Asie centrale. Elles portent des sacs appelés courgines, faits au point de tapis et d’une si merveilleuse finesse qu’ils paraissent du velours. Après les avoir vus aux flancs d’un nerveux cheval turcoman, je les retrouve à Paris chez des amateurs raffinés qui les mettent sous une statue ancienne ou sous un bibelot de prix.
Pendant que je cours les bazars avec Morteza qui ne m’est d’aucune utilité, je m’aperçois que je suis croisé assez souvent, à pied ou en voiture, par un grand diable d’officier que je prends aussitôt pour un officier de gendarmerie chargé de me surveiller. Dans ce gouvernement militaire, et tout près de l’Afghanistan, je sais que l’on multiplie les précautions policières et je sais aussi que je ne suis pas exactement en règle avec les autorités, car je n’ai en ma possession aucun « papier », aucun « document », comme ils disent, m’autorisant à voyager en Transcaspie. Sur la foi des légendes qui font autorité en Europe, et sans expérience personnelle des mœurs et habitudes de la police des Tsars, j’ai encore peur du gendarme. Mille histoires colportées par les révolutionnaires à l’étranger hantent ma mémoire. Ce ne sont qu’arrestations arbitraires, disparitions soudaines, exils en Sibérie, tout ce matériel de mauvais roman-feuilleton dont on a tant usé chez nous au sujet de la Russie. Or il n’y a pas de doute, où que j’aille, un officier me suit. Et voici que finalement, une après-midi, comme je passe sur le trottoir de la rue principale, une voiture à deux chevaux s’arrête devant moi ; l’officier en descend et m’aborde. Je ne comprends pas un traître mot du discours qu’il m’adresse. Je suis persuadé qu’il va me mener à la gendarmerie et, comme il me fait signe de monter dans sa voiture et que toute résistance est inutile, je m’installe dans la victoria à son côté. Morteza tremblant de peur grimpe sur le siège. Nous voilà partis.
A mon grand étonnement, la voiture quitte le centre de la ville et file dans un quartier où l’on ne voit que maisons élégantes à l’usage des Européens. Nous nous arrêtons devant la barrière peinte en blanc d’une villa. Je descends. Mon guide me fait entrer, m’introduit dans un salon, me prie de m’asseoir, m’offre des cigarettes, et me laisse seul.
Quelques instants se passent, puis entre une dame qui est jeune, ma foi, et jolie, ma foi, et assez peu vêtue, car elle n’a vraiment à l’exemple de ses compatriotes dans les pays chauds que le plus léger des peignoirs sur une chemise. Elle me salue en français fort aimablement. Je ne comprends rien à l’aventure qui m’arrive. Si ce sont là les façons de faire de la police russe, je déclare qu’elle est supérieure à toutes autres et je souhaite que ses méthodes se généralisent.
L’officier revient et, cette fois-ci, la jeune femme m’explique qu’ils vont changer de garnison et que, pour éviter un transport coûteux, ils voudraient vendre les beaux tapis qui ornent leur demeure. Ils ont appris que je cherchais des tapis ; ils m’offrent les leurs.
Voilà donc l’énigme expliquée. Je raconte quels avaient été mes soupçons absurdes ; mon interlocutrice se met à rire, et le mari aussi, bien qu’il ne comprenne rien à ce que je dis. Je regarde les tapis ; ils sont modernes ; je ne puis les acheter. La jeune femme paraît prendre fort bien sa déconvenue ; le samovar est apporté ; elle m’offre une tasse de thé et nous restons à causer agréablement jusqu’au crépuscule.
Tout enchanté de la nouvelle connaissance que je viens de faire, j’invite le couple à souper le soir même au Casino d’été.