Le bazar est couvert comme tous les bazars de Perse, et sombre comme eux. La présence de nombreux pèlerins lui donne un aspect nouveau pour moi. Il y a là de farouches Afghans dont le turban rayé pend sur l’épaule, des Béloutches bronzés qui ont traversé d’immenses déserts pour venir prier sur la tombe de l’imam Réza ; des Ispahanais subtils et même des habitants de Koum, ville rivale. Dans cette cité très pieuse où les juifs n’ont pas le droit, reconnu ailleurs, de confesser leur religion, Morteza se sent mal à l’aise. Mais les habitants de Méched ne jettent pas des pierres au chrétien que je suis. Je me promène partout, sauf dans le bast ; je m’arrête devant les marchands assis au seuil de leur boutique ; je cause avec eux ; je feuillette les manuscrits anciens qu’ils me tendent ; je partage le tapis sur lequel ils sont accroupis ; je bois la tasse de thé versée. A deux pas des chaînes fermant le bast, je ne trouve que politesse et bienveillance. Parfois une troupe d’hommes passe devant nous. Ils sont dix ou douze à escorter un des grands-prêtres. Ceux-là ne sortent qu’accompagnés et, plus haut est leur grade, plus nombreux leurs suivants.
A la fin de septembre, le soleil se couche de bonne heure dans le nord de la Perse. A six heures il est derrière les montagnes et les rocs aigus de leur crête se détachent un instant en noir sur le couchant lumineux. Dès que le soleil a disparu à l’horizon, la nuit tombe sur la ville comme un faucon sur une poule. Il n’y a pas le long crépuscule, l’heure douteuse, l’entre chien et loup, le passage insensible de la lumière à l’obscurité que nous goûtons en Europe. Ici, c’est le jour et, tout soudain, la nuit.
Nous sommes dans le mois du Ramadan où les musulmans pour leurs péchés jeûnent tant qu’il fait clair. Un coup de canon tiré sur la grande place avant le lever du soleil annonce à chacun — et même au voyageur fatigué qui se réveille en sursaut et cherche en vain à retrouver le sommeil — que le jour et le jeûne commencent. Alors le bon musulman qui a soupé jusqu’au matin, se couche sur une couverture molletonnée et s’endort. Il ne se réveille qu’au coup de canon de six heures du soir et se prépare à la vie bruyante de la nuit. A coups de trompe, on appelle les croyants au bain où ils se purifieront avant de manger.
Le lendemain de mon arrivée, je passe, à la fin de la journée, sur la grande place. Je suis surpris d’entendre un concert de voix mâles, bien timbrées, qui vient de haut et semble tomber du ciel. Ce n’est point là de la musique persane ; ce n’est pas cette étrange et triste psalmodie, si curieusement accentuée. Non, c’est un chœur à trois voix et, sur les basses solides, étoffées, des notes de ténor s’envolent.
Je lève les yeux, cherchant d’où m’arrivent ces accords inattendus.
Sur le toit en terrasse d’un vaste caravansérail, une trentaine de cosaques russes, faisant partie du détachement envoyé à Méched, sont groupés en cercle. Leurs hauts bonnets fourrés se découpent comme de noires cheminées sur le ciel où naissent déjà de brillantes étoiles. Ils chantent des airs populaires et leurs voix exercées se marient avec justesse et mesure.
Ces cosaques sont de grands enfants passionnés de musique. Sous la direction du maître de chant, ils passent une heure chaque soir sur le toit du caravansérail à répéter dans la nuit qui vient les chœurs qu’ils ont appris à la caserne.
Les Persans étonnés voudraient s’arrêter pour les écouter. Mais il ne sied pas à un Persan de paraître prendre de l’intérêt à ce que font les ennemis dans la ville sacrée de l’Iran. Ils passent dédaigneux, deux par deux, se tenant par un doigt… Tels sont les soirs de Méched.