Quel trajet de Paris à Méched, et la mer Caspienne, et la route du Mazandéran ! Il m’écoute avec bienveillance et ne laisse tomber que deux mots qui me reculent de cent lieues :
— Je suis un pèlerin de Kerbela.
Kerbela, en Mésopotamie, est la ville sainte, avant Méched, car elle a les tombeaux de Hassan et de Houssein, ancêtres de l’imam Réza, massacrés à Kerbela même par les émissaires du calife dans les journées qui restent les journées tragiques et sacrées du chyysme. Qu’est-ce que Méched pour un homme qui habite à quelques lieues de là ? Peut-on faire son salut en allant faire son marché ? Il n’est pour lui pèlerinage que de Kerbela. Il se refuse à être un méchedi.
A mesure que nous approchons de Méched, la route s’anime. Nous dépassons ou croisons de lents fourgons où des familles entières sont entassées, des ânes sur lesquels sont perchés des femmes ou des enfants ; les femmes sont enveloppées de voiles noirs et, posées à califourchon sur les couvertures, montrent le bas de leur jambe entourée d’un pantalon qui se rétrécit à la cheville et recouvre ensuite le pied dont il épouse la forme. Des poules vivantes pendent en grappes, pattes liées, le long de la monture et, par moment, s’agitent éperdument pour protester contre la position humiliante qu’on leur inflige.
Voici les jardins entourés de murs que l’on retrouve autour de toutes les villes persanes. De jeunes peupliers pressés les uns contre les autres écoutent l’eau qui fuit gaiement à leurs pieds.
Enfin j’aperçois la coupole dorée de la mosquée. Elle est peu élevée et n’a pas l’élan magnifique vers le ciel de la Sainte Fatmeh de Koum, ni la pureté de lignes de la mosquée royale à Ispahan. Près des portes de la ville, les habitants attendent les pèlerins, s’approchent d’eux et offrent leur maison. Mais, quand ils voient dans la voiture ma face de Farengui, ils se retirent doucement. Leur maison ne peut abriter un « impur ». Je ne logerai donc pas chez un musulman à Méched. Heureusement, mon ancienne connaissance d’Ispahan, l’aimable prince Dabija, aujourd’hui consul général de Russie dans le Khorassan, m’attend chez lui.
Méched est entouré de murs percés de portes monumentales, étroites, cintrées en ogive, flanquées d’énormes tours crénelées. Le tout en terre battue fait un bel effet décoratif et suffirait à défendre une ville que personne n’attaquerait. Souhaitons que les rudes Afghans voisins se tiennent tranquilles.
Dans la partie occidentale de la ville, s’ouvre une longue et large avenue, le Khiabân qui est l’endroit le plus fréquenté de Méched. Au milieu du Khiabân coule un ruisseau boueux entre les murs plus ou moins dégradés qui forment ses berges. Des passerelles de bois ici et là le franchissent ; d’admirables platanes l’ombragent. L’avenue est bordée de petites maisons basses et de boutiques ouvertes avec des éventaires de fruits ou de vases en émail d’un bleu vif ; il y a aussi de vastes caravansérails et la poste aux chevaux, des ateliers où l’on fabrique les tapis, spécialité de Méched, d’autres où les teinturiers préparent leurs teintures végétales dans de larges cuves ; les ânes, les chevaux, les chameaux au harnachement orné, la foule des allants et des venants, animent le Khiabân qui est l’orgueil de Méched. Sous un ciel turquoise, la lumière d’automne est si belle qu’elle ennoblit les architectures misérables, l’eau croupissante du ruisseau et qu’avec les platanes centenaires, les voiles noirs des femmes, le turban blanc d’un mollah, la ceinture verte d’un séid, la longue robe aux teintes vives d’un pèlerin, elle compose un tableau qui charme l’œil.
La mosquée de l’imam Réza est au cœur de la ville. Elle est sainte à ce point qu’elle rend sacrée la partie de la ville qui l’entoure et qu’un Européen ne peut en approcher. Le quartier de la mosquée s’appelle le bast, le refuge. Il est délimité par des chaînes que des gardes surveillent nuit et jour, ne laissant passer que leurs coreligionnaires chyytes.