« Le grand-prêtre alors s’approcha — il y avait le silence de cette femme et les cris aigus de la foule, — il prit une grosse pierre et aussi fort qu’il put la jeta sur la suppliciée. Dans le tumulte passionné du peuple on n’entendit même pas le bruit de la pierre sur la chair de la lapidée. Le grand prêtre, ayant donné l’exemple, recula. Ce fut une ruée effroyable autour de la fosse. Les pierres tombèrent comme grêle et avec chaque pierre tombait une injure.
« En une minute, la fosse fut comblée. La foule rentra lentement dans Koutchan, satisfaite de la haute leçon de moralité à laquelle elle venait d’assister.
« Au soir, on enleva les pierres ; on sortit le cadavre et on l’enterra un peu plus loin, conformément aux rites religieux qui règlent l’ensevelissement des musulmans.
« C’est ainsi qu’on défendit ce jour-là à Koutchan l’institution du mariage et qu’on lapida une femme coupable d’avoir attenté aux lois fondamentales qui régissent les sociétés civilisées. Les Persans protègent le mariage par des moyens d’une haute antiquité, ce qui aux yeux de beaucoup suffit à leur conférer une noblesse et une légitimité. »
J’écoute ce récit de faits qui viennent de se passer à l’endroit même où on me les raconte et soudain l’idée de rester à Koutchan une minute de plus m’est insupportable. Je bouscule le maître de poste ; je veux avoir des chevaux ; je veux quitter sur-le-champ cette petite ville qui ressemble à tant d’autres que j’ai traversées et qui, il y a une demi-heure, me paraissait plaisante…
Une après-midi monotone dans la plaine. Un cocher chante nasalement pendant des heures en agitant la tête et pousse les chevaux au petit galop le long des pistes qui s’entrecroisent. J’aperçois sur la gauche les ruines d’une forteresse que Nadir Chah avait élevée contre les incursions des Afghans. Il n’en reste qu’un amas de terres éboulées.
La nuit vient. Un vent froid se lève. Je suis glacé dans le fond de la berline ouverte. La route est, de nouveau, abominable. Ce ne sont que trous et fondrières et la poussière épaisse que les pieds des chevaux soulèvent m’aveugle et m’étouffe. Aux relais, il faut se battre avec les maîtres de poste qui ne veulent pas me laisser continuer de peur que je ne brise la voiture ou les jambes de leurs chevaux. Mais j’ai hâte d’arriver à Méched, je refuse de m’arrêter et, toute la nuit, nous continuons à avancer. Nous croisons de longues files de chameaux dont les cloches sonnent avec des timbres différents, graves ou aigus, tandis que la tête pacifique hoche, emmanchée au bout du grand cou souple. Le vent est de plus en plus froid ; la voiture est secouée de telle façon qu’il est impossible de dormir…
A l’aube, nous ne sommes plus qu’à deux postes de Méched. Tandis que le maître du café prépare le samovar, je cause avec un vieil homme assis dans le jardin et qui fait rouler entre ses doigts les pierres polies d’un chapelet. Je lui dis que je viens de loin et l’émotion que j’ai à toucher aux portes de la ville sainte de Perse.