« Sa femme continua à mener des jours laborieux, toujours les mêmes, courbée vers la terre. Un paysan l’approcha. Ils auraient pu, avec certaines précautions, vivre selon leur plaisir. Mais une union libre dans la campagne, en Perse, est difficile à soutenir. Et puis c’étaient des êtres simples ; et enfin elle se croyait veuve. Ils se marièrent donc suivant la loi coranique, en gens respectueux de la religion et des devoirs qu’elle impose. Et une année s’écoula.

« C’est alors qu’un beau matin, on vit rentrer au pays le premier mari. D’où venait-il ? quelles aventures avait-il courues ? pourquoi n’avait-il pas donné de ses nouvelles, car il y a des postes en Perse et l’on trouve partout des mirzas pour vous écrire une lettre ? Peu importe. Tout s’effaçait devant ce simple fait : il était vivant, il était là.

« Un poète anglais, Tennyson, a traité ce sujet dans un poème célèbre : Enoch Arden. Un marin qu’on a cru mort revient au pays. Sa femme s’est remariée ; elle a des enfants, elle est heureuse. Que fera-t-il ? Il disparaît à nouveau dans la nuit.

« Notre Persan ne songea pas à cette solution. Il se montra à Koutchan et fit du scandale.

« La paysanne avait commis le crime de bigamie, qui est une des atteintes les plus graves à la famille sur quoi la société est fondée. En pays musulman, un homme peut avoir deux femmes, mais on sent à quel point il est inadmissible qu’une femme ait deux maris. On mena donc l’accusée devant le chef des prêtres de Koutchan. Le prêtre ouvrit le Coran où sont les enseignements d’Allah, tels qu’ils nous ont été transmis par Mahomet, son prophète. Le cas de bigamie y est expressément désigné et le châtiment est celui-là même que Moïse a enregistré, au nom du même Dieu dont les idées ne varient pas, dans le Lévitique. Notre légèreté nous a laissé oublier les enseignements du Lévitique et l’on voit où en est arrivée la famille chez nous. Mais en Perse, le Coran a gardé son autorité. Il prescrit pour la bigamie la peine de la lapidation. La femme fut donc condamnée à être lapidée. Les croyants qui assistaient au jugement furent heureux à l’idée qu’un si grand crime recevrait un juste châtiment.

« On s’empara de la coupable et, comme son supplice devait être une leçon pour tous, on commença par la promener dans la ville. La pauvre femme fut menée dans le bazar et le long des rues, pieds nus, les jambes à peine couvertes, le visage non voilé. Elle avait les mains libres et ramenait — une photographie le montre bien exactement — un misérable châle sur le bas de sa figure. Elle ne parlait pas ; elle ne pleurait pas ; aucune protestation ; elle marchait comme si elle était insensible.

« La joie éclatait grande et bruyante sur le passage de cette malheureuse. On voudrait espérer que les cœurs étaient pleins d’une sainte horreur du crime et que seul un grand amour de la vertu poussait les gens à demander le châtiment de cette femme. Mais il faut avouer qu’il y avait d’autres motifs à la joie populaire et que le goût le plus cruel, le plus barbare, de voir supplicier un être humain animait ce jour-là les habitants de Koutchan.

« Le chef des prêtres conduisait le cortège qui arriva enfin, hors de la ville, à l’endroit désigné pour la lapidation.

« On avait creusé dans le sable une fosse de trois pieds de profondeur, car il y a des règles à suivre pour lapider un criminel, et cela ne peut se faire au petit bonheur.

« La femme se coucha dans le trou sans qu’on fût obligé de l’y pousser. A ce moment même, elle n’eut pas une révolte, pas une plainte ; elle entra vivante dans sa tombe, comme elle se serait couchée sur le sable pour dormir.