Nous faisons beaucoup de chemin pendant la matinée. La route descend en pente douce dans un pays plat, une large vallée, entre deux chaînes de montagnes, l’une à gauche qui est la chaîne principale de l’Elbourz, l’autre à droite qui en est un rameau et nous sépare du plateau central de l’Iran.
Vers le milieu du jour j’arrive à Koutchan, fatigué et la gorge sèche. Pendant qu’on change les chevaux et qu’on inonde d’eau les roues surchauffées de la voiture, je m’assieds dans un petit café attenant à la maison de poste.
Koutchan est une très ancienne ville qui a eu des malheurs récents. Il y a peu d’années un tremblement de terre l’a ruinée de fond en comble et un grand nombre de ses habitants périrent dans la catastrophe.
Un Koutchan nouveau s’est construit qui ne diffère en rien du vieux Koutchan. Ce sont toujours les mêmes petites maisons en terre battue. Dans le bazar, elles sont ouvertes sur la façade et les marchands disposent leurs éventaires au bord de la rue. Du café où je suis installé, j’admire en face de moi des boutiques de fruits, des plateaux chargés de raisins luisants ou de poires et les trois espèces de melons pour lesquels le Khorassan est fameux dans toute la Perse, les melons jaunes et ronds, ceux qui sont ovales et blancs, ceux enfin qui sont verts et de forme allongée.
Tandis que l’eau chauffe lentement sur les braises pour mon thé, je vais acheter une grappe de raisin.
Le marchand me reçoit avec une parfaite courtoisie. L’extrême politesse dont les Persans ne se départent jamais contribue, il est vrai, à adoucir l’inévitable irritation que causent les mille difficultés, petites et grandes, d’un voyage en Perse. Mais cette politesse même qui nous rend les Persans impénétrables nous fait sentir avec plus de force encore notre isolement. A certains moments, cette sensation va jusqu’au malaise. Qu’y a-t-il de commun entre eux et moi ? se demande-t-on. Je les trouve subtils et intelligents, d’une finesse admirable à deviner ce qui peut me plaire, ce qu’il faut dire et ce qu’il convient de passer sous silence. Ils sont les plus courtois des hommes : ils sont secrets aussi. Mais plus loin, que savons-nous ? Ils paraissent doux et indifférents. Le comte de Gobineau qui les a beaucoup goûtés les déclare incapables de fanatisme…
A certaines heures, j’ai le sentiment qu’un abîme me sépare de ces gens si aimables ; à d’autres, je ne suis sensible qu’au charme de leurs manières et je me refuse à en savoir plus long.
Aujourd’hui, je ne songe pas à philosopher sur les Persans. Assis à l’ombre et mangeant des raisins frais dans la chaleur du jour, je regarde passer sous les platanes les habitants de Koutchan, paisible petite ville qui est entrée pendant quelques heures dans ma vie et qui en sera effacée à jamais dans peu d’instants. Pendant que je fais un frugal déjeuner d’œufs durs et de melon, un Européen vient s’asseoir près de moi. Il s’est installé ici après avoir voyagé un peu partout en Perse. Au cours de la conversation, il me raconte l’histoire suivante, dont il a été témoin il y a peu de jours dans cette même ville calme de Koutchan où je l’écoute.
La femme lapidée
« Non loin d’ici vivait dans la campagne une femme pareille à toutes les femmes de ce pays, c’est-à-dire qu’elle était pauvre, mariée et menait l’existence dure des paysannes. C’est elles qui font les travaux des champs. L’homme est paresseux, et puis il est le maître… Cette femme travaillait donc pour son mari qui était le plus souvent dans les cafés de Koutchan. Il y prenait de l’arak quand il n’y fumait pas de l’opium. On cultive le pavot avec succès dans le Khorassan ; c’est une des richesses du pays et un de ses fléaux. Cet homme, soudain, partit, « pour peu de temps », dit-il. Un paysan qui voyage, la chose est rare partout, en Perse plus qu’ailleurs. Il partit et ne revint pas. Des mois se passèrent, puis une année, puis deux, puis trois. Il était mort sans doute.