Au jour et à l’heure dits, la berline est à ma porte attelée de quatre chevaux. Mais j’ai la surprise d’y trouver un Persan qui, à mon approche, se lève, descend et me fait de beaux saluts. Le maître de poste qui l’accompagne me le présente dans un charmant discours. — Je suis, paraît-il, un voyageur de marque et le gouvernement de Téhéran qui a pour moi une estime particulière m’a recommandé aux autorités. Aussi n’a-t-on pas hésité à télégraphier à ce seigneur persan qui, déjà, se trouvait à la frontière pour qu’il vînt me chercher à Askhabad. Il doit m’escorter et aplanir devant mes pas toutes les difficultés du voyage.

Telles sont les paroles amènes du maître de poste. Mais, instruit par l’expérience, j’ai le malheur de n’y ajouter aucune créance. Je déclare que la voiture est à moi, que je l’ai payée et que j’entends y faire seul la route de Méched. Les compliments les plus flatteurs des deux Persans ne me font pas changer ma décision. Et, comme ils refusent de descendre les petits colis que mon compagnon a déjà mis dans la voiture, je les prends moi-même devant Morteza scandalisé et, avec une égale politesse, je les place à leurs pieds dans la poussière de la rue. Puis je donne ordre au cocher de partir. En vain le maître de poste se fâche et veut le retenir. Je prends un air menaçant et finalement le cocher enlève ses quatre chevaux. Nous voilà en route, laissant, planté sur ses jambes et le nez long, l’ingénieux Persan qui avait pensé faire, sans bourse délier, le pèlerinage de Méched.

A quinze kilomètres déjà d’Askhabad, nous commençons à gravir les premiers contreforts des montagnes ; nous mettrons plus de vingt-quatre heures à traverser la chaîne. Ces montagnes ne sont que sable, poussière et rocs, sans un brin de gazon sur leurs flancs desséchés, sans un arbuste, sans un arbre ; il ne reste du printemps que quelques maigres plantes grillées par les chaleurs de l’été. Au milieu de la journée, douane et gendarmerie russe ; — une demi-heure plus loin, un charmant village persan, Badj-Ghiran. Nous y trouvons des œufs frais et un melon succulent. Rien n’égale les melons de Perse si ce n’est ceux de la Transcaspie. Les melons de Tchartchoui, sur les bords de l’Amou-Daria, sont peut-être les premiers du monde et leur réputation, j’en suis garant, n’est pas surfaite. Désormais, pendant ce qui me reste de jours à voyager sur la terre d’Asie, je me régalerai de melons variés et admirables. Dans la cour du relais, un spectacle curieux me retient. Un vieillard est couché à terre, le dos appuyé sur des sacs. De ses jambes musclées, il fait tourner sans grand effort au-dessus de l’ouverture d’un puits un treuil à quatre palettes sur lequel s’enroule une corde à laquelle est attaché un seau. Continuellement ce vieil homme ingénieux monte de l’eau à la force de ses jambes, tandis qu’il reste mollement étendu à rêver, les yeux fixés au ciel.


La route qui était mauvaise devient abominable. Depuis qu’elle a été faite, elle n’a jamais été entretenue. Ici le roc apparaît à vif ; là des trous profonds de deux pieds sont creusés ; ailleurs des pans de rochers éboulés la barrent plus qu’à moitié ; partout des pierres roulent sous les pas des chevaux. Le passage le plus difficile est une crête escarpée que la route franchit par des lacets à angle aigu. On a la montagne d’un côté, le précipice de l’autre ; de parapet, pas l’ombre. La voiture monte en grinçant, glisse dans les ornières, tombe dans un trou, franchit une pierre énorme, est soulevée de droite, puis de gauche. Au premier lacet, on se sent une certaine inquiétude ; on regarde le précipice dont rien ne vous sépare que quelques pieds de terre meuble. Au second lacet, on se dit : « J’ai franchi le premier, pourquoi ne passerais-je pas celui-là ? » Au cinquième, il y en a une vingtaine, on n’y pense plus.

Parfois on rencontre un pesant fourgon conduit par des charretiers russes. Du haut en bas de la montagne, les cochers s’appellent, car la route est si étroite qu’on ne peut se croiser qu’à certains points. Arrivée au sommet de la crête, la route se précipite avec une égale roideur et un même nombre de lacets jusqu’au bas de la vallée. La vue est fort belle, mais aux gens qui ont le vertige ou qui éprouvent le sentiment de la peur en voiture, je recommande de fermer résolument les yeux et de s’endormir avant de commencer la descente.

Il nous faut quatre heures pour franchir ce passage dangereux. Maintenant nous sommes dans un défilé étroit ; puis nous longeons une rivière à l’eau claire et rapide. A un détour du chemin, un aigle splendide s’envole pesamment d’un rocher où il était posé à quelques pas de nous.

Nous arrivons à Imam-Chouli pour la nuit. Au milieu de la cour du caravansérail, des cochers sont assis autour d’un feu de bois qui pétille et jette dans l’air froid de la nuit des flammes claires. Une marmite pleine d’eau et de riz est suspendue sur le feu. Nous avons une chambre, c’est-à-dire un endroit clos de quatre murs ; les enfants du maître du caravansérail nous apportent un tapis qu’ils étendent sur le sol, un samovar, des œufs frais et un melon.

De grand matin, nous sommes de nouveau sur route ; les mouvements du terrain sont moins accentués ; le paysage s’anime un peu. Sur les flancs dénudés des montagnes, des bergers poussent d’immenses troupeaux de chèvres, petites et noires, à longs poils, de béliers aux cornes enroulées, de grosses brebis à la trop lourde queue autour desquelles sautent des agneaux ivres de mouvement. Qu’est-ce que ces bêtes trouvent à manger dans ces déserts pierreux ? Comment engraissent-elles où mourraient de faim nos moutons d’Europe ?

Dans un relais, nous rencontrons des pèlerins afghans. Ils viennent des frontières nord-est de l’Afghanistan, ont pris le train à Boukhara ou à Samarcande pour venir jusqu’à Askhabad. De là, ils voyagent — ce sont des gens à leur aise — dans un grand fourgon à claire-voie, recouvert d’une bâche. Le fourgon est sans ressorts. Aussi y ont-ils entassé sur une épaisseur de deux pieds des couvertures molletonnées. Ils sont quatre hommes et cinq femmes. Deux d’entre eux se laissent photographier. Ce sont de beaux hommes, à la figure régulière, au teint bronzé. Ils portent des turbans blancs et des robes à grands ramages.