Un petit musée proche de la station réunit les souvenirs de ce combat par lequel fut assurée la domination russe en Transcaspie et le train s’arrête une demi-heure pour laisser aux voyageurs le temps de le visiter. J’y trouve quatre murs nus. Le musée a été vidé au bénéfice de l’exposition d’été à Tachkend. Il reste quelques photographies et sur l’une d’entre elles on voit un mécréant de Turcoman prêt à égorger un magnifique officier orthodoxe qui, à la demande du photographe, ne bouge pas.
Nous arrivons à Askhabad vers trois heures avec beaucoup de retard dû au vent qui a soufflé avec furie dans le désert pendant la nuit. Parfois il entasse le sable sur la ligne et arrête la locomotive. En automne et au printemps, c’est l’eau des pluies ; en hiver, la glace, qui sont chargées de bloquer la voie. Ainsi le beau et le mauvais temps et toutes les saisons conspirent pour retarder les trains sur le chemin de fer de Transcaspie.
Askhabad, ville neuve, siège du gouvernement de Transcaspie, est, pour le voyageur qui passe, dénuée d’agrément.
VI
LE PÈLERIN DE MÉCHED
On appelle en Perse pèlerin de Méched, « méchedi », celui qui a été en pèlerinage au tombeau sacré de l’imam Réza, authentique descendant de Mahomet, traîtreusement empoisonné à Méched, et qui dort son dernier sommeil dans la mosquée de cette ville. Tout bon Persan devrait être un méchedi, car prier sur la tombe des martyrs est le premier devoir d’un fidèle chyyte. Mais la courtoisie raffinée de ce peuple est telle que méchedi est devenu une appellation générale et, lorsqu’on tient à témoigner quelque considération à son interlocuteur, on l’appelle méchedi, sans se donner garde de vérifier si oui ou non il est pèlerin de Méched. Ainsi en France assurons-nous à la fin de nos lettres de notre estime particulière et de notre respect mainte personne pour qui nous n’avons ni estime ni respect.
Je veux être un méchedi véritable et, si je ne puis prier sur le tombeau de l’infortuné Réza, je veux tout au moins voir la coupole d’or de sa mosquée.
Les pèlerins en Perse gagnent leur salut par de grandes fatigues qu’il est difficile d’imaginer lorsqu’on n’a pas voyagé dans ce pays. De Téhéran, il faut six semaines pour arriver à pied à Méched par la route la plus ennuyeuse du monde. De Kerman, il faut plus de temps encore ; les étapes sont longues, les gîtes médiocres, l’eau rare, la chaleur terrible en été et, en hiver, le froid vif. Mais le zèle pieux des pèlerins, au lieu de s’affliger des obstacles, les accepte comme une épreuve salutaire. Des amis à moi ont rencontré dans le désert des gens qui venaient ainsi de Kerman à Méched. Trois d’entre eux étaient gravement malades à la suite des épreuves endurées pendant le voyage. Mes amis s’offrirent à les soigner. Mais les pèlerins refusèrent, car ils considéraient comme un rare bonheur la mort survenant au cours d’un pèlerinage au tombeau de l’imam Réza.
Pour moi qui ne suis pas soutenu par une foi égale, je choisis la route la plus courte, la plus facile, celle qui mène d’Askhabad à Méched. Elle est mauvaise, mais praticable en voiture et n’a guère plus de deux cent soixante-dix kilomètres. Si je ne m’arrête pas sur le chemin, si je passe les nuits en voiture, c’est l’affaire de deux ou trois jours.
Il me faut quarante-huit heures à Askhabad pour me procurer une solide berline. Je partirai à cinq heures du matin pour franchir dans l’après-midi la partie la plus difficile de la chaîne de montagnes.