—N’y a-t-il pas dans votre belle ville, mon cher Ivan Iliitch, des dames plus jeunes et moins vertueuses que celles que je rencontre ici?
En entendant ces mots, Ivan Iliitch éclata de rire.
—Plus jeunes, certes, mais moins vertueuses, je ne saurais vous le promettre,—laissant entendre par là, sans doute, que rien ne pouvait être plus inattendu que de chercher la vertu chez les femmes de ses amis.
Lorsqu’il eut repris son sérieux, il dit à Naudin:
—Vous voulez voir nos filles du Caucase, Alexandre Edouardovitch. Vous avez raison: elles sont ravissantes, je vous mènerai chez elles. Nous en avions du reste fait le projet et avions combiné de vous offrir, en qualité d’ami et d’allié, une petite fête dans le goût caucasien. Si vous le voulez, ce sera pour après-demain. D’ici là, reposez-vous, jeûnez et couchez-vous de bonne heure, car il faudra faire preuve d’endurance et nous vous ferons goûter nos meilleurs vins. Notre prochain rendez-vous est donc fixé à après-demain, à l’hôtel de Londres, à trois heures.
—A trois heures? interrogea Alexandre Naudin, étonné.
—Ne déjeunez pas, repartit Ivan Iliitch, nous nous mettrons à table aussitôt. Et gardez-nous votre soirée.
—Y aura-t-il des femmes? demanda Naudin qui suivait son idée.
—Tout cela vous sera révélé en son temps, dit Poutilof d’un air mystérieux.
Au jour et à l’heure fixés, Alexandre Naudin attendit ses amis. Le couvert avait été dressé dans un cabinet particulier, vaste pièce dont les fenêtres, à cause de la chaleur, étaient closes. Les convives furent exacts. Il y avait là Poutilof, ordonnateur de la fête, un colonel de cavalerie, homme superbe de plus de six pieds de haut qui commandait un régiment de la «division sauvage», un jeune lieutenant du même régiment, le notaire du vice-roi et un prince qui portait un des grands noms de la noblesse géorgienne, dont l’origine, comme on le sait, se perd dans la nuit des temps. On débuta par manger debout des zakouskis délicieux, du caviar d’Astara, des tranches de jambon cru, des petits pâtés chauds aux champignons, d’autres au poisson, d’autres encore aux choux hachés, le tout arrosé, ainsi qu’il convient, de plusieurs verres de vodka.