Puis on se mit à table. Le repas fut copieux et magnifique; le cuisinier de l’hôtel renommé dans toute la Russie s’était surpassé. Il y eut, après le consommé aux betteraves accompagné de petites flûtes au fromage, un coulibiak à l’esturgeon de la Caspienne, puis un plat d’écrevisses énormes du Térek, puis un coq de bruyère flanqué de gelinottes farcies et truffées. Par une coquetterie bien naturelle, les vins étaient tous du Caucase, choisis parmi les meilleurs des apanages, vins de la Kachétie, colorés et violents, qui montent à la tête.

Les toasts furent innombrables. On but à l’empereur et au président de la République, à l’armée russe et à la française, à la cavalerie de l’un et de l’autre pays, au régiment d’Alexandre Edouardovitch et à ceux de ses hôtes. Chaque fois, comme la politesse l’exige, le verre était empli et vidé. Au café seulement, le champagne français fit son apparition.

Notre ami Alexandre Naudin supportait de son mieux ces libations. Du reste, dès le milieu du repas, ses hôtes étaient animés d’une telle ardeur qu’ils ne faisaient plus une exacte attention à ce que buvait le lieutenant français qui s’arrangea pour les tricher le plus possible. Il avait, comme beaucoup de nos compatriotes, horreur de se griser. Il aimait une pointe de vin, mais il était difficile de lui faire franchir la limite qu’il s’était prescrite. Il avait, en outre, pour rester sage, de bien fortes raisons. Il savait que la soirée ne s’achèverait pas à l’hôtel de Londres et il voulait être en état de goûter les joies qui lui étaient promises.

Au crépuscule, on sortit sur une terrasse qui dominait la Koura. Le prince géorgien, un jeune homme pâle et silencieux, devenait de plus en plus mélancolique. Il s’assit dans un fauteuil un peu à l’écart et, s’accompagnant sur une balalaïka, commença à se chanter à lui-même une étrange et triste mélodie sur un rythme brisé, avec des modulations qui semblaient monotones, mais peu à peu vous prenaient le cœur et l’enfermaient dans leur trame compliquée. Le soir tombait; Alexandre Naudin jouissait du charme de l’heure; il se laissait aller à rêver, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Le colonel de cavalerie vidait tous les verres de champagne ou de liqueur qu’on lui servait sans paraître en être affecté d’aucune manière. Il n’était ni plus gai, ni plus triste, ni plus loquace qu’auparavant. Il se tenait droit et, sur sa belle figure impassible, on ne lisait, à la lettre, rien. Poutilof discutait passionnément avec le notaire du vice-roi, qui était rouge et luisant. Ils avaient choisi l’éternel sujet de la mort, sur lequel jamais Russe, après un dîner arrosé de bons vins, ne reste court. Quant au grand lieutenant, il ne disait mot et se contentait de fumer des cigarettes qu’il jetait à peine allumées. A certains accords de la balalaïka, ses pieds s’agitaient sur les dalles avec une agilité merveilleuse.

Et cela dura ainsi longtemps, jusqu’à ce que la nuit fût complète et que des étoiles étincelantes vinssent broder le velours bleu foncé du ciel. Au loin, on entendait des voix et des flûtes; des mélopées orientales arrivaient par fragments jusqu’à la terrasse où les convives savouraient la douceur enfin venue du soir.

Alexandre Naudin, quel que fût l’agrément de cette soirée, commençait à s’impatienter. Il s’était promis de laisser ses amis ordonner la fête à leur guise, mais il espérait bien qu’on ne resterait pas indéfiniment sur la terrasse de l’hôtel de Londres.

Poutilof, enfin, s’arrêta de converser avec le notaire du vice-roi et s’écria:

—Je pense qu’il est temps, mes amis, d’aller prendre l’air de la campagne.

On accepta, sans discussion. Il était évident que le programme de la soirée avait été fixé à l’avance suivant les rites qui président à de telles cérémonies.

—Nous en avons assez d’être entre hommes, continua Poutilof. Si notre hôte n’y met pas d’opposition nous emmènerons quelques jeunes femmes souper avec nous. Nous allons passer chez notre vieille amie de la rue X... Je lui ai téléphoné que nous viendrions ce soir et je ne doute pas qu’elle n’ait convoqué ce qu’elle a de mieux dans ses relations.