A la porte de l’hôtel, trois automobiles attendaient, dont deux militaires, conduites chacune par un soldat. Pendant le très court trajet, Alexandre Naudin s’informa auprès de son compagnon de l’endroit où ils allaient.
—Mais, Alexandre Edouardovitch, vous connaissez ces maisons. Elles existent à Paris comme en Russie. On y trouve des personnes jeunes et aimables que l’on emmène souper.
—Des professionnelles? demanda Naudin qui tenait à mettre les points sur les i.
—Sans doute cher ami, sans doute, bien que certaines d’entre elles se fassent passer pour des femmes du monde désireuses de courir, un soir, les aventures. Cela n’arrive-t-il pas chez vous aussi?
Alexandre Naudin convint qu’il en était ainsi, parfois, en France.
Les automobiles s’arrêtèrent sur un quai de la rive gauche de la Koura, à l’entrée d’une ruelle si étroite qu’elles ne pouvaient s’y engager. Poutilof, suivi de ses compagnons, pénétra dans une petite maison dont les fenêtres ouvraient sur le fleuve. Une dame d’âge mûr les reçut comme de vieux amis et les introduisit dans une salle où, autour d’une table ronde, une douzaine de femmes jouaient au loto. Le jeu les passionnait à un tel point qu’elles ne levèrent même pas le nez de leurs cartes pour voir qui arrivait. Les officiers firent le tour de la table, distribuant des poignées de main, des caresses ou des baisers à leurs amies.
Alexandre Naudin regardait avec plaisir cette scène. Toutes les femmes étaient jeunes et la plupart d’entre elles jolies. Elles étaient vêtues comme il est de mode en été à Tiflis, de jupes de toile blanche et de chemisettes plus ou moins élégantes, suivant les hasards de la fortune changeante. Beaucoup d’entre elles avaient les cheveux coupés court. Mais Naudin constata avec surprise qu’elles n’avaient pas les caractères extérieurs des professionnelles européennes et qu’à les rencontrer dans la rue, il ne les eût pas reconnues pour ce qu’elles étaient.
Il s’attendait à être entouré, flatté, caressé. Il fut bien étonné de voir que ces filles charmantes et à peine majeures ne faisaient aucune attention à lui, bien qu’elles ne le connussent point.
Cependant, quelques-unes d’entre elles avaient quitté la table de jeu. Poutilof prit Naudin sous le bras et le présenta. Des conversations s’engagèrent. Alexandre Naudin avait remarqué une jeune femme qui se tenait à l’écart et n’avait pas joué au loto. Elle causait peu avec ses compagnes. Elle lui plut. Il pensa à en faire son amie d’un soir. Il demanda à Poutilof comment elle s’appelait.
—Tiens, mais je ne la connais pas, dit celui-ci. C’est une nouvelle venue. Elle est agréable, ma foi.