Elle allait quelquefois avec lui aux bains Orbeliani, tout au bout de la vieille ville, près de la Koura. Des sources d’eau chaude sulfureuse y jaillissent et les masseurs de l’Azerbeïdjan qui y travaillent sont réputés dans toute la Russie. Ils prenaient là deux pièces dont l’une servait de chambre de repos et l’autre d’étuve. Enveloppée d’un peignoir, elle assistait au massage de son amant. Un Persan desséché et dont les muscles saillaient comme des paquets de cordes s’emparait de lui, le couchait sur une table de marbre, lui pétrissait les membres, faisait craquer toutes les jointures et finalement, l’ayant allongé à plat ventre, lui tendant les deux bras en arrière, grimpait sur le dos de son patient et, les talons réunis sur la colonne vertébrale, se laissait glisser des épaules jusqu’aux reins. Le massage terminé, le Persan soufflait, comme dans une cornemuse, dans un petit sac de calicot enfermant du savon et bientôt Alexandre Naudin disparaissait sous des milliers de petites bulles légères. Puis c’était un bain dans une piscine à quarante degrés. Une fois le Persan sorti, Nadia se baignait à son tour et son amant lui servait de maladroit masseur. Ils goûtaient enfin un repos prolongé sur les lits de la pièce voisine, tout en buvant des boissons fraîches.
Ils firent quelques excursions dans le Caucase, visitèrent, pour fuir la chaleur insupportable de Tiflis, la station thermale de Borjom. Mais les punaises innombrables, dont, il faut l’avouer, Nadia s’accommodait, en rendirent le séjour insupportable au jeune Français. Ils virent les ruines célèbres d’Ani, la ville aux mille églises, s’arrêtèrent à Etchmiadzin, au pied de l’Ararat, poussèrent jusqu’à l’orientale Erivan, où Nadia parut se plaire.
Alexandre Naudin était enchanté de sa compagne de voyage. Avec elle il ne s’ennuyait jamais. Elle continuait, il est vrai, à parler peu, mais Naudin pensait sagement qu’il vaut mieux, à tout prendre, une maîtresse taciturne que bavarde.
Il la comparait aux femmes françaises de sa classe qu’il avait connues. Il était rare que ces dernières ne tombassent pas dans la vulgarité. Or, il n’y avait quoi que ce fût de vulgaire en Nadia. Les Françaises avaient plus de brillant; elles cherchaient l’effet, le trouvaient quelquefois, le manquaient souvent. Nadia n’avait pas l’ombre d’une prétention; elle était une personne simple (pour autant que Naudin la comprenait) et naturelle, qui n’imagine pas qu’elle pourrait être autrement, ni qu’il y aurait un avantage pour elle à paraître différente de ce qu’elle est. Les Françaises étaient peut-être plus amusantes, mais de l’amusement qu’elles donnaient, on se lassait à la longue, tandis qu’il y avait en Nadia un charme secret qu’Alexandre Naudin eût été bien en peine d’analyser, mais dont il sentait peu à peu et chaque jour l’attirance continue.
Parfois, il se disait qu’il ne connaissait rien de sa maîtresse. Cette ignorance avait quelque chose d’agréable sans doute, mais aussi d’un peu irritant.
Il constatait avec surprise qu’elle ne manquait pas d’une certaine culture. Elle avait fait ses classes dans un gymnase. D’autre part, elle était bien élevée. Aux yeux de qui n’aurait rien su d’elle, elle aurait pu passer pour une jeune fille du monde.
«Pourquoi, diable, s’est-elle mise dans la galanterie?» se demandait Alexandre Naudin qui avait des idées peu compliquées.
C’était un sujet qu’il n’était pas facile d’aborder avec elle. Elle trouvait des échappatoires aux questions trop curieuses de son ami et la plus facile de toutes, qui était de ne pas répondre. Il sut seulement qu’elle avait dix-neuf ans et qu’elle était arrivée d’Omsk à Tiflis la veille même du jour où il l’avait rencontrée. Cette nouvelle plut à Alexandre Naudin qui avait, au fond, des idées de propriétaire et qui n’aimait pas à penser que Nadia avait été dans les bras du notaire du vice-roi ou du beau colonel de cavalerie.
—A Omsk, dit-il, tu avais un ami comme moi?