Dès lors, ils se virent chaque jour. Nadia arrivait à peine levée, c’est-à-dire sur la fin de l’après-midi, à l’hôtel de Londres et restait avec Alexandre Edouardovitch jusque tard dans la nuit, qui à la façon du pays se passait dans les jardins autour de la ville. Elle était d’une humeur égale, ne s’emportait pas, n’élevait jamais la voix, ne cherchait querelle au sujet de rien, était taciturne et restait peu démonstrative. Mais notre lieutenant avait un surplus d’exubérance et d’enthousiasme qu’il dépensait sans s’inquiéter de sa maîtresse. Elle était jolie, jeune, saine et facile à vivre. En outre, elle lui faisait honneur en public, car elle avait une tenue irréprochable et sa beauté attirait l’attention, ce à quoi Alexandre Naudin, avec une vanité bien pardonnable chez un jeune homme était fort sensible. Que demander de plus à une maîtresse temporaire?
Notre lieutenant voulait passer une quinzaine à Tiflis, puis voyager dans le Caucase. Mais il se prenait à la vie paresseuse, monotone et nocturne qu’il menait en compagnie de Nadia et il remettait sans cesse son départ.
Il regardait sa compagne comme un petit animal curieux, incompréhensible et charmant. A dire vrai, il y avait une chose en elle qui l’étonnait fort, et c’était qu’elle ne parût pas goûter dans les bras de son amant une joie extraordinaire. En fait, elle semblait—comment y croire?—n’être pas amoureuse de lui. Alexandre Naudin était un beau garçon et qui avait eu en France des succès notoires dans le monde des femmes faciles qu’il avait jusqu’ici, et ainsi qu’il convient à son âge, fréquenté. Aussi s’attendait-il à recevoir mille compliments de Nadia et les caresses qui sont la menue monnaie par laquelle une femme paie le bonheur qu’on lui a donné. Il n’avait ni les unes ni les autres. La chose était étrange et ne pouvait s’expliquer que par la frigidité évidente de Nadia, de «la jeune Sibérienne» ainsi qu’il la nommait depuis qu’il avait appris qu’elle venait d’Omsk.
—Il n’y a pas assez de soleil dans ton pays, disait-il. Tu n’es pas encore dégelée. (Il faut noter qu’Alexandre Naudin faisait de rapides progrès dans la connaissance de la langue russe.)
A quoi Nadia répondait:
—Il y a plus de soleil à Omsk qu’à Tiflis, car nous le voyons l’été et l’hiver. Le thermomètre peut descendre à trente degrés au-dessous de zéro, mais le ciel est pur et le soleil étincelle.
Tout de même, il y avait là quelque chose de bizarre et Alexandre Edouardovitch n’en prenait pas facilement son parti. Il aurait voulu être le Pygmalion de cette Galatée septentrionale. Mais elle restait froide comme les neiges de son pays natal. Sa peau même avait une fraîcheur particulière et il lui disait:
—Tu es une amie parfaite pour l’été brûlant de Tiflis. Mais comment vivre avec toi en hiver?
Nadia avait un demi-sourire et ne répondait pas.
Elle habitait maintenant avec lui à l’hôtel de Londres. Il s’émerveillait de la faculté merveilleuse qu’elle avait d’user le temps à ne rien faire et à dormir. Ils vivaient, comme tous les habitants de Tiflis en été, la nuit, se couchaient vers les trois ou quatre heures du matin et il avait toutes les peines du monde, au commencement de l’après-midi, à réveiller sa maîtresse. Sitôt après le déjeuner, c’était la sieste. Nadia revenait à la vie au moment de prendre le thé. Parfois, il la pressait de sortir avec lui quand il faisait encore jour. Le plus souvent, elle restait à la maison, fumant des cigarettes et rêvant à on ne sait quoi. Il réussit pourtant à l’emmener dans quelques magasins où il lui acheta du linge et des vêtements, car elle n’avait guère que ce qu’elle portait sur elle. Lorsqu’elle eut choisi des chemises, des bas, une jupe, un chapeau et un manteau de voyage, elle se déclara satisfaite et ne l’accompagna plus. Elle ne demandait jamais d’argent. Il lui en offrit.