Naudin ne pensait qu’en parlant et il fit ces réflexions à haute voix tandis qu’ils déjeunaient. Nadia n’éleva aucune objection. Naudin n’en fut pas étonné, car qui aurait été assez fou pour refuser une invitation pareille?
Nos amants en étaient là, lorsque, deux jours avant leur départ, Nadia lui demanda s’il pourrait lui donner cent cinquante roubles.
Elle lui en aurait demandé cent cinquante mille qu’Alexandre Naudin n’aurait pas été plus surpris.
—Tu veux de l’argent? dit-il. Mais qu’est-ce qui se passe?
Sur un ton uni, Nadia répondit avec l’art infaillible des femmes à changer de terrain et à en choisir un où elles sont sûres de remporter la victoire:
—Est-ce que cela te gêne? dis-le-moi franchement, je m’arrangerai pour en trouver ailleurs.
—Mais non, cela ne me gêne en rien, dit avec orgueil Alexandre Naudin, qui ne pouvait supporter l’idée qu’elle le crût avare.
C’était, en effet, un sujet assez délicat. Il savait que Nadia avait le sentiment, fort répandu en Russie, que les Français sont ménagers de leurs écus, tandis que pour les Russes la question d’argent n’existe guère. Il va sans dire que Naudin n’avait, sur ce point, rien à se reprocher. A peine avait-il lu une désapprobation tacite dans les yeux de sa maîtresse lorsqu’une contestation s’était élevée entre lui et un cocher sur le prix d’une voiture. Pour Alexandre Naudin comme, grâce à Dieu, pour tous nos compatriotes, un franc était un franc. Il dépensait ses revenus, mais à bon escient. En somme, sa maîtresse ne lui avait coûté jusqu’ici que ses frais de vie et, si elle n’avait pas reçu d’argent, c’est qu’elle avait refusé d’en accepter. Aussi comprit-il que la première fois qu’elle lui en demandait, il ne pouvait hésiter une seconde à lui en donner et, à la manière russe, sans explication. Il sortit donc son portefeuille et remit à Nadia un beau billet à l’effigie de Catherine la Grande et deux petits billets de vingt-cinq roubles.
Le soir même, ils avaient leur ami, le capitaine Poutilof à un souper d’adieu. Ils allèrent dans l’automobile du régiment à Fantaisie où la liaison d’Alexandre Naudin et de Nadia avait commencé. Mais Poutilof qui avait du tact n’amena pas de femme, car le ménage Naudin par sa longue durée avait pris quelque chose de la respectabilité d’une union légitime. De même il évita de parler français au lieutenant devant Nadia et eut le plaisir de le féliciter des progrès qu’il avait faits dans la langue russe.
La soirée était tiède encore. Pourtant un vent plus frais caressait les branches des arbres autour du pavillon, le fin croissant de la lune brillait au milieu des étoiles étincelantes et les mélopées ardentes de la zourna troublaient seules la paix de la nuit. Il y avait dans l’air une telle douceur que nos trois convives n’y furent point insensibles et qu’Alexandre Naudin se mit à chercher dans sa mémoire des vers capables de traduire son émotion. Il finit par retrouver, à sa grande surprise, quatre mots latins oubliés depuis le lycée: Per amica silentia lunæ!