Nadia ne fit aucune opposition à ce projet et Alexandre Naudin, qui avait pensé produire quelque effet en dévoilant un plan aussi magnifique et qui se préparait à jouir de la surprise de sa maîtresse, constata qu’elle l’acceptait sans plus d’enthousiasme que s’il lui avait proposé une excursion dans la banlieue de Tiflis.
Il en ressentit un peu de dépit. Mais il n’était pas dans sa nature de se faire de longs soucis et il revint vite à la belle humeur qui lui était ordinaire.
Ils commencèrent leurs préparatifs de départ et demandèrent les visas nécessaires pour la Turquie. Il ne leur restait qu’une semaine à passer à Tiflis.
C’est alors qu’à sa grande surprise Nadia commença à sortir seule. Elle ne l’avait, à la lettre, pas quitté d’une heure depuis qu’ils habitaient ensemble.
Or, un matin, Naudin faisait quelques courses dans le centre de la ville. Il avait peu de temps auparavant laissé sa maîtresse endormie dans leur chambre. Quel ne fut pas son étonnement quand il crut la voir entrer à la poste centrale devant laquelle il passait? Son premier mouvement fut de la suivre, puis il hésita et se décida enfin à la rejoindre. C’était bien elle, occupée à écrire un télégramme sur une table.
Il s’approcha d’elle; elle termina sans se presser son message et le porta au guichet.
Ils sortirent ensemble et Naudin attendait qu’elle lui expliquât quelle nouvelle urgente l’avait arrachée de son lit pour la mener si tôt dans la journée au télégraphe. Mais Nadia ne paraissait pas comprendre qu’il fût nécessaire de satisfaire la curiosité de son amant et elle ne dit mot. Ce silence fit impression sur le jeune lieutenant qui en conclut qu’il n’y avait évidemment rien à dire sur une chose si simple.
Ce jour-là, Nadia montra un peu de tendresse pour lui. Il n’y était, comme on sait, pas accoutumé et il fut charmé de ce changement.
Il s’en attribua le mérite et se félicita de son triomphe. «J’ai tout de même fini par la dégeler,» se disait-il.
Mais ce n’était pas une pure satisfaction de vanité que ressentait Naudin. Il avait le cœur sensible et il s’aperçut soudain que ce cœur s’était, à son insu, mêlé d’une partie où il n’était pas invité. Cette constatation fut le point de départ d’une série de réflexions qui le menèrent avec une rapidité extrême à un point où il n’aurait jamais pensé aborder. Il se demanda pourquoi il se séparerait de Nadia, alors que rien n’était plus facile que de l’emmener en France. Bientôt il ne vit plus que les beaux côtés de ce projet absurde. Ce serait une maîtresse qui lui ferait honneur auprès de ses camarades. Son charme, sa jeunesse, ce je ne sais quoi qui n’était qu’à elle ne manqueraient pas de séduire ses amis du régiment. Elle ne lui coûterait pas cher; elle était la simplicité même. Et puis il avait pris l’habitude de Nadia et ne pouvait plus se passer d’elle.