De là quelque chose de magnifiquement spontané dans la naissance et dans le développement des passions. L’amour en occident évoque l’idée d’un jardin à la française où les eaux coulent dans des canaux tracés avec art, s’étalent dans de beaux bassins sous des ombrages taillés, et gardent dans leur cours quelque chose de noble et de retenu. Partout on sent l’action du commandement suprême: «Tu n’iras pas plus loin.» Le désordre et l’imprévu ne peuvent y trouver leur place. Cette contrainte est impossible en Russie. On n’y souffre les liens ni de la loi, ni des usages, ni, j’ose le dire, de la raison. De là, pour le Russe, l’obligation de créer à chaque jour sa vie, d’agir à tout instant suivant la logique de ses sentiments. Il n’est pas comme le juge anglais qui ne décide que sur précédents; il n’y a pas d’usage; chaque cas est nouveau pour lui; il se sent libre de le traiter suivant ses émotions du moment. Il ne songe ni au passé, ni à l’avenir. Une liberté d’action si grande, un manque si total de tradition amènent, comme on l’imagine, les situations les plus surprenantes, les résultats, à nos yeux, les plus imprévus.
Mais ces situations ont pour nous un prix inestimable, car elles sont toujours le produit d’un jeu libre des sentiments et des passions et ne doivent rien à l’odieux cant, au haïssable «qu’en-dira-t-on?» qui règne sur le monde européen. La solution russe, quelle qu’elle soit, a une valeur parce qu’elle est sortie naturellement d’un pur conflit passionnel et qu’elle nous montre ainsi «notre cœur à nu».
Dans un conflit analogue, en France ou en Angleterre, mille éléments étrangers interviennent dans le débat. Un mari trompé, s’il y a scandale, est obligé de penser au divorce ou à la séparation; l’honneur marital ne lui permet pas d’accepter ce que l’on considère, on ne sait trop pourquoi, comme un affront.
Si, seul en face de lui-même, il incline à la solution paresseuse, le monde est là pour le contraindre à l’action. Famille, voisins, amis, relations de cercle ou d’affaires ne lui laissent pas la possibilité de vivre à sa guise. Il sent le poids de l’opinion publique, hélas! toute-puissante sur un homme sociable et qui ne s’appartient pas.
Cette contrainte est si ancienne dans nos sociétés occidentales qu’elle n’a plus besoin de s’exercer extérieurement tant elle a gagné d’empire à l’intérieur des âmes. On en arrive à se demander si la plupart de nos contemporains sont capables d’un acte spontané, jailli du fond d’eux-mêmes, et si, aujourd’hui, en face d’un fait donné, ils ne réagissent pas automatiquement, en suivant les ordres secrets imprimés en eux par une tradition séculaire de vie menée en société et sous le regard des voisins. L’individu échappe à cet esclavage en Russie.
Ce qu’il fait de sa liberté au delà de la Vistule est une autre affaire; mais, s’il la sacrifie, ce n’est pas à un faux point d’honneur et à des convenances qui n’ont, à ses yeux, rien à voir dans la matière.
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Les esprits européens se tromperaient grandement s’ils voulaient conclure de cette faiblesse du sentiment social et de cette absence de tradition à un manque de culture et de civilisation. C’est une autre civilisation, raffinée, profonde, subtile plus que la nôtre, avec des complications presque incompréhensibles pour nous, et qui se développe sur un rythme et avec des cadences qui nous sont étrangers; c’est un bouillonnement de forces désordonnées, presque vierges, incontrôlables; ce sont les contrastes que l’on trouve sur la terre russe, glacée pendant six mois de l’année, où le printemps donne le vertige, où l’été est accablant comme dans l’Asie centrale.
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Le don juanisme et la Russie.—Don Juan est né en Espagne. Mais il est de France, d’Angleterre et d’Italie. Je l’ai cherché dans mes voyages en Russie. Je ne l’ai trouvé nulle part, ni chez mes contemporains, ni dans les récits des femmes, ni dans les légendes, ni parmi les héros des romanciers. Il ne figure pas dans l’étonnante collection des types russes que Gogol a immortalisés dans les Ames mortes; il n’est ni chez Dostoievski, ni chez Tolstoï, ni chez Lermontof, pas plus que chez Gontcharof, Griboiedof ou Tchekhof. Pouchkine a écrit, à l’imitation de Byron, un Don Juan qui n’a pas un trait spécialement russe. Ailleurs, son Eugène Onéguine est un assez plat dandy. Don Juan n’est pas de ce pays[1]. Lorsque je fis cette découverte, j’eus un frisson de plaisir à voir s’ouvrir devant moi une belle piste de pensées qui me ferait pénétrer plus avant dans la connaissance de l’âme russe, voire dans celle de Don Juan. Pas de Don Juan dans ce pays où les passions de l’amour sont si fortes! Et je me suis mis à en chercher les raisons.