[1] Le seul Don Juan russe que j’aie trouvé est le prince Korasof dans le Rouge et le Noir. Le petit cours de don juanisme qu’il fait à Julien Sorel est excellent, mais ce Russe me paraît être devenu, à notre contact, tout à fait européen, ce qui n’est, du reste, pas impossible. Enfin il est là en qualité de conseiller. Garderait-il dans la passion ce beau sang-froid qui étonne Julien.
Un jeune officier qui court les femmes, les filles et les soupers n’est pas un Don Juan. Il dépense un surplus de force, sans choix au hasard de rencontres où il ne mêle que la partie animale de lui-même.
Don Juan est une volonté qui n’abdique jamais. Il domine, et les événements, et les femmes qu’il presse dans ses bras. Quoi qu’il arrive, il reste maître de soi.
Le souci de la maîtrise de soi est un sentiment étranger à l’âme russe. Elle a, du reste, des détentes si brusques qu’elles défient tout cran d’arrêt. Le Russe ne cherche pas à dominer et à être vainqueur dans l’éternel duel de l’amour. Aime-t-il? il met son orgueil à se laisser tyranniser par sa maîtresse. Il trouve une joie amère à s’abaisser. En lui, l’idée de sacrifice est toujours forte. Il croit se grandir ainsi aux yeux mêmes de l’être auquel il se donne. (Fatale erreur!) A l’avance il est prêt à accepter toutes les humiliations, et la femme ne les lui ménage pas. Que nous sommes loin du don juanisme!
Cet abandon de soi-même a de multiples conséquences. J’en indique une de caractère physiologique, avec la retenue dans les mots qu’un sujet délicat comporte.
L’amour, commerce des âmes, est aussi un rapprochement des corps. Les organismes féminins et masculins évoluent dans cette prise de contact suivant la cadence d’un rythme différent:—la femme, à l’ordinaire, sur un mode ralenti; l’homme dans un tempo plus accéléré. Il est pourtant essentiel que ces parties soient concertées. Cela implique une grande sûreté de soi chez l’homme qui, tout tendu qu’il est, doit savoir patienter, altruiser, amener la femme au point où il en est lui-même et ne la prendre enfin qu’à l’instant où elle se donne. Si l’homme, ne songeant qu’à soi, se rue sur une femme qui ne l’attend pas, il la froisse, il la blesse, et pratique sur elle un viol véritable. La femme, exaspérée de n’avoir pas touché le bonheur promis, se venge longuement des déconvenues du lit.
Le Russe qui s’abandonne à ses passions avec tant de joie saura-t-il à la minute décisive rester maître de lui? Cela est peu probable. Et l’ère s’ouvre des durables malentendus.
Les âmes éthérées repousseront avec horreur cette explication matérialiste. Aussi je m’empresse de leur en fournir une autre qui les satisfera davantage.
Don Juan ne triomphe pas seulement dans la physique de l’amour. Il veut aussi régner sur les âmes et n’ignore pas les voies par où on y arrive. Est-il une femme si haut placée qu’elle soit, si orgueilleuse qu’on l’imagine, qui ne désire ardemment, sans peut-être même se l’avouer, rencontrer enfin l’être supérieur auquel elle sera heureuse d’obéir? Le tout de l’amour n’est-il pas pour la femme dans un acte de soumission, voire d’anéantissements, aux pieds d’un maître et le geste de la Madeleine devant le Christ n’est-il pas le geste suprême par lequel la femme atteint au bonheur?
Mais notre Russe, bien éloigné de se faire laver les pieds par sa maîtresse, n’aspire qu’à se précipiter aux genoux de celle qu’il adore et à les inonder de ses larmes.