Et pourtant il est aimé, lui aussi. Mais de quel étrange amour, où l’orgueil, la fierté d’âme, le désir du sacrifice, l’amour-propre qui ne veut pas reconnaître ses erreurs jouent le rôle principal. La femme russe s’attache à des raisons morales; elle exalte en son amant une qualité qu’elle croit y apercevoir. Elle pense à un moment où il s’est montré supérieur à lui-même. Et la femme russe est si merveilleusement douée, un composé si étrange de défauts et de qualités qui se contredisent—en vérité, on ne sait comment ils peuvent vivre ensemble,—que l’on voit dans ce pays des liaisons cimentées de la façon la plus artificielle et pourtant durables. Mais aussi que de ruptures brusques, inattendues, inexplicables!

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Continuons notre promenade. Dans ce pays où la vanité ne joue presque aucun rôle, la femme ne juge pas qu’il lui soit avantageux de paraître inaccessible. Elle se rend avec une facilité surprenante et pour des raisons si simples, ou si compliquées, qu’il faut renvoyer à un autre chapitre (ou volume) d’en rechercher les causes. La lutte qui remplit une partie de notre littérature entre le devoir et la passion n’existe guère chez les Slaves.

La femme commence là-bas par où elle finit chez nous: elle se donne. Nous mettons un point final à l’histoire. Elle ne fait que commencer en Russie. La conquête de la femme s’y fait après ce que les romantiques appellent la chute et «les dernières faveurs» sont pour elle les premières. Alors seulement commence le combat véritable, une lutte plus secrète, plus ardue, plus subtile...

Mais notre Don Juan a ajouté un nom à la liste des mille et trois et, sans se soucier davantage de ce qu’il regarde comme une place qui a capitulé, vole à une autre conquête.

Ainsi ne peut-il goûter en Russie aucune jouissance d’orgueil. Mauvais terrain pour Don Juan. Cherchera-t-il son plaisir dans la conquête morale d’une femme qu’il a déjà eue dans ses bras? Cela est peu dans le caractère de Don Juan, occidental qui pense qu’une femme, après le don de son corps, ne peut lui offrir rien de plus précieux.

Un peu plus loin encore... Quelle est la plus haute et la plus difficile conquête de Don Juan? Celle d’une femme pieuse. Quel est le rival le plus difficile à vaincre? Dieu. Aussi faut-il que la discipline religieuse la plus étroite, la plus raisonnable ait formé l’âme de cette femme, qu’elle soit menée au jour le jour dans les chemins du devoir, qu’elle n’ait pas une vue mystique de la Divinité, car par la porte du mysticisme où ne va-t-on pas et dois-je rappeler ici le mot admirable de Mᵐᵉ Krudener à son amant au moment qu’il lui faisait sentir l’aigu du plaisir de la chair: «Ah! Dieu, je te demande pardon de l’excès de mon bonheur!», donnant par ce cri, que peut seule se permettre une mystique, un prix presque divin à une joie terrestre? Il faut que cette femme soit dirigée par un prêtre plein de sévérité et de raison, qu’elle soit attachée à la lettre et à l’esprit de la loi divine. Don Juan, alors, comme Jacob, se collette avec Dieu. Il n’est pas de lutte plus difficile; il n’est pas de victoire plus glorieuse.

Mais, cette femme, où la trouver en Russie? Où chercher la discipline d’esprit, l’amour de la règle, l’éducation rationnelle des âmes? Le mysticisme est si profond dans ce peuple qu’il s’y allie au matérialisme le plus grossier. S’il s’empare d’une âme religieuse, il y amène l’étonnant déchaînement de sensualité qu’on voit dans tant de sectes russes. Notre Don Juan, que fera-t-il de ces mystiques par qui la chair—dont pourtant elles tirent tant de joies—est considérée comme sans valeur!

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L’ennui, ce n’est pas assez dire, le désespoir, «l’âme malade» des femmes russes est la cause suffisante des succès des hommes à bonne fortune dans ce pays. Il faut aller plus loin. Le désir de s’humilier, le dégoût de soi-même, d’autant plus grand que l’âme est plus haute, l’attirance des bas-fonds, le vertige que l’on a quand on les regarde d’une grande élévation, une religion toute pleine de mysticisme et de peu de secours dans le train ordinaire de la vie,—voilà les causes profondes qui expliquent les catastrophes où sombrent beaucoup de nobles vies.