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Je l’ai dit: les femmes russes commencent par se donner. Les Européennes, qui savent mettre un prix élevé leur conquête, qui se défendent avec tant d’art et qui ne se rendent qu’après un long siège, disent avec un peu de mépris:—Voilà des femmes faciles et qui ne s’estiment pas bien haut.

Mais les Russes répondent:—Pourquoi faire du don de votre corps une chose si précieuse? Avec tous vos grands airs, vous êtes au fond des matérialistes assez vulgaires. Les efforts par lesquels vous défendez votre chair, nous les réservons pour la défense de notre âme. Un homme qui possède votre corps est-il donc votre maître? Lui avez-vous tout donné en tombant dans ses bras? N’est-il rien que vous mettiez au-dessus du commerce de la chair? Est-ce là ce qu’il y a de plus précieux en vous? N’avez-vous pas un jardin secret dont vous gardez la clef?

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Les Filles.—Le peuple anonyme des filles remplit les villes petites et grandes de la Russie. Il a sa plèbe obscure et affamée—j’ai vu sur les quais de Kertch, une «ex-femme», une ivrognesse en haillons se prêter aux débardeurs derrière des tas de marchandises pour une pièce de cinq kopeks (douze centimes et demi)—et ses étoiles de première grandeur.

Il est difficile de donner ici des caractéristiques qui, à force d’être générales, finiraient par n’être plus que des mots vides de sens. Et pourtant, devant ce sujet, je sens bien que les filles russes ont quelque chose au fond d’elles, oui, même chez les plus basses, qui ne permet pas de les assimiler à leurs sœurs françaises, anglaises ou allemandes.

Il semble qu’elles ne se livrent pas tout entières, qu’elles s’arrangent dans l’excès de leur humilité et de leur abaissement pour garder de quoi se racheter à leurs propres yeux.

D’autre part, elles n’ont pas l’amour de leur métier. Elles n’aiment pas la besogne bien faite. Elles n’y apportent ni science, ni art, ni complaisance, et je suis sûr qu’elles jugeraient très dépravées leurs consœurs occidentales et horizontales qui connaissent plus d’un tour. «They have’nt good bed room’s manners», me disait un Anglais qui savait que ces manières-là on ne les trouve guère qu’en France, pays de grande et antique civilisation. Elles sont celles en qui vont les péchés d’un peuple, pour employer une expression bien inutilement religieuse de Mallarmé, et à cela se borne leur ambition.

Dans la classe plus relevée qui fréquente les music-halls et les cabarets, il ne semble pas que la technique se soit développée, mais certains traits particuliers apparaissent. Ces filles n’acceptent guère de gagner mécaniquement leur vie: il faut les intéresser à ce qu’elles font et elles ne tolèreraient pas que l’homme se montrât égoïste. Elles ne veulent pas jouer la comédie du plaisir; elles entendent le partager. Étranges professionnelles!

Dans cette famille-là, on trouve la variété des soupeuses. Ce sont des filles dont le métier est d’être les compagnes des gens qui passent la nuit au cabaret. Elles s’assoient à leur table, écoutent les tziganes qu’ils ont fait venir dans leur cabinet particulier, mangent pour vingt-quatre heures, boivent du champagne, aident les hommes à se griser et, au petit jour, s’en vont chez elles à moitié saoules, mais pareilles à la grande Isis, dont nul n’a soulevé le voile.