Plus haut, la courtisane rejoint la femme dont, comme on sait, on peut tout dire quand elle est russe. Je pense qu’il est plus rare que partout ailleurs de voir une courtisane mourir ici dans l’opulence, non pas qu’il ne lui soit passé beaucoup d’argent dans les mains, mais par incapacité de le retenir. Elle est souvent épousée, sans qu’elle ait le moindre souci de finir ses jours dans la respectabilité. Si elle se marie, ce n’est certes pas par déférence pour l’opinion, mais parce que «cela se trouve ainsi», et à l’ordinaire, parce qu’un de ses amants l’en a longuement suppliée. Ah! que la Volga est éloignée de la Seine! Ce mariage n’a qu’une brève durée, semblable en cela, du reste, à la plupart des mariages russes. Le patient édifice construit pierre à pierre par une de nos ingénieuses et économes ouvrières françaises, cet édifice qui devient maison bourgeoise ou palais, ne peut être élevé sur le friable sol russe.
NADIA
Le jeune lieutenant de dragons, Alexandre Naudin, avait suivi pendant un an l’excellent cours de russe que professe, à l’École des langues orientales vivantes de Paris, M. Paul Boyer. Il savait la grammaire, la syntaxe et les lois compliquées de la phonétique russe. Il était capable de lire un texte facile mais il parlait avec peine. Il décida de se perfectionner dans cette langue ardue, demanda et obtint un congé de trois mois pour un voyage d’études au pays des tsars. Il faut avouer qu’il était attiré aussi en Russie par les récits des camarades qui l’y avaient précédé et en avaient rapporté des souvenirs bien séduisants.
Alexandre Naudin (il était fils d’Édouard Naudin, de la maison Leredu, Naudin, Jouaust et Cⁱᵉ, bonneterie en gros, à Troyes, le premier crédit de la place), avait des rentes suffisantes pour se permettre de voyager agréablement sans être obligé de consulter à chaque fin de journée l’état de sa bourse.
Il se rendit directement de Paris à Moscou par Varsovie. Là, il fit la connaissance d’un officier, Serge Platonof, avec lequel il passa quelques soirées. Ils allèrent dans les lieux de plaisir, entendirent des chanteuses françaises et des girls anglaises, applaudirent des acrobates japonais et des lutteurs de Carélie. Le commencement de juillet était déjà chaud et orageux, comme il arrive à Moscou, et le séjour de la ville lui parut sans agrément. Comme il s’en ouvrait à son nouvel ami, celui-ci lui dit:
—Il faut venir chez nous en hiver. Tous nos amis sont maintenant aux eaux du Caucase, en Crimée ou dans leurs biens. C’est là que vous verrez la société russe. Puisque vous êtes libre de votre itinéraire, allez donc au Caucase. La nature y est riche, avec quelque chose de sauvage que vous ne connaissez pas en Europe. Vous y trouverez des femmes ravissantes et faciles; cela a son prix quand on voyage. Je vous donnerai une lettre pour un de mes amis qui est aide de camp du vice-roi à Tiflis. Grâce à lui, je pense que votre séjour sera plein d’agrément.
Deux jours après, Alexandre Naudin montait dans le train de luxe qui mène aux eaux du Caucase par Rostof sur le Don; mais il ne s’arrêta ni à Piatigorsk, ni à Essentouki. Les stations d’eaux modernes lui paraissaient peu dignes d’intérêt. Il voulait voir des sites et des cités qui eussent plus de couleur locale et continua sa route jusqu’à Vladicaucase, charmante petite ville située au nord des derniers contreforts de la chaîne élevée qui sépare le Transcaucase des plaines du Caucase septentrional et de la Russie.
Il passa la fin de l’après-midi et la soirée dans le beau jardin de la ville sur les bords du Térek dont les flots limoneux arrivent en bondissant tout droit des montagnes. La chaleur était grande déjà. Les habitués du jardin, dès six heures, venaient chercher la fraîcheur sous les ombrages au long des eaux courantes. Les parents s’asseyaient au restaurant, jouaient à la préférence ou au vinte. Les jeunes filles, gymnasistes et autres déjà sorties des écoles, se promenaient par couples dans les allées. Elles portaient toutes des robes de toile blanche très fine, et, à cause de la température élevée, elles n’avaient sous leur robe exactement qu’une chemise, ce dont, lorsqu’elles passaient entre le soleil couchant et un observateur intéressé, il était aisé de se convaincre.